samedi 14 janvier 2006

Denis Olivennes

Président de la FNAC.

La politique du pire (to peer).

Dans la nuit du 21 décembre dernier, une trentaine de députés français ont voté un amendement légalisant l'échange gratuit de fichiers musicaux ou cinématographiques sur les logiciels de Peer-to-Peer, moyennant le versement par les utilisateurs d'une redevance mensuelle forfaitaire symbolique (de l'ordre de 6 euros par mois) dite "licence globale".

Cette disposition, si elle devait s'appliquer, distinguerait la France parmi les nations. La plupart d'entre elles, et alors même qu'elles n'ont pas toujours une cinématographie ou une musique nationales aussi fortes que la nôtre, essaient, au contraire, de dissuader le téléchargement sauvage et de favoriser l'utilisation de sites payants afin de préserver la rémunération des auteurs, interprètes et producteurs.

Car quel serait l'effet de la légalisation du P2P ? Un transfert massif de la consommation payante physique (CD) ou virtuelle (téléchargement légal) vers l'échange gratuit. Et un effondrement, par là même, de la rémunération des artistes, et des producteurs qui les développent et les font connaître. Selon les études des sociétés d'auteur, cela se traduirait par une division par 10 à 20 des revenus de la filière musicale ! Les 6 euros par mois versés par ceux des internautes qui accepteraient de payer seront loin de compenser cela. Et comment répartir cette somme entre les mille maisons de production françaises, et les dizaines de milliers d'artistes ?

En réalité, ce serait la fin de "l'exception culturelle française" et de la diversité musicale, ne survivant à cette catastrophe que quelques grandes majors internationales et quelques stars mondiales.

Dans un pays qui, précisément, a inventé l'exception culturelle, et, deux siècles avant, le droit d'auteur lui-même, comment le Parlement a-t-il pu décider semblable mesure ?

Il y entre sans doute une foi naïve dans le progrès. Il nous a fallu du temps pour comprendre que les précédentes révolutions technologiques, aussi merveilleuses et utiles soient-elles, pouvaient aussi détruire notre environnement naturel si nous ne les disciplinions pas. De même, Internet peut détruire notre environnement culturel si nous ne le domestiquons pas. Ce n'est pas rétrograde ou réactionnaire de dire cela. Bien au contraire. La défense de l'éco-système contre les agressions de la technique est moderne ; la défense de "l'ego-système" contre les agressions des nouvelles technologies de l'information et de la communication est, lui aussi, civilisé.

Le vote des parlementaires traduit également un rapport ingénu avec la liberté et l'individualisme contemporain. Il est interdit d'interdire ! Sous prétexte que sont nos ados qui téléchargent sauvagement, il serait brutal de les en dissuader. Libres enfants du numérique ! Pourtant les psychanalystes ou les sociologues nous le disent assez : malheur à une société dont les adultes n'oseront plus dire ce qui est bien et ce qui est mal. Expliquer à nos chères têtes blondes (ou brunes) que consommer un disque sans rémunérer celui qui l'a écrit, chanté et produit, c'est du vol, est-ce si difficile, franchement ? Est-ce si difficile de leur dire qu'après tout, ils paient bien pour un MacDo, une paire de Nike ou un Ipod ! Que ne leur apprenons-nous la valeur des choses, en particulier quand elles sont aussi essentielles que la culture ?

Parallèlement, cela révèle aussi l'influence sur les esprits d'une certaine idéologie du marché. Car les grands vainqueurs de tout cela, ce sont les opérateurs de télécommunication, les fournisseurs d'accès Internet, les fabricants de logiciels de P2P. Les verrous de "l'exception culturelle" sautent, les réglementations de ces oeuvres de l'esprit qui permettent qu'elles ne soient pas traitées comme de pures marchandises s'effondrent, pour le plus grand bonheur des marchands de bande passante !

C'est cette sainte alliance des rêveurs libertaires et des marchands de gigaoctets, communiant dans le culte aveugle du progrès technique, qu'il faut défaire. Oui à la liberté Internet, mais dans le respect des créateurs. Oui au développement des télécommunication, mais en protégeant la culture. Ce message là me paraît autrement plus moderne que l'autre, même s'il suppose beaucoup plus d'imagination pour inventer les nouvelles régulations à l'heure du digital. Beau programme pour notre pays qui fut toujours pionnier en ce domaine : "France mère des arts, des armes et des lois". Plutôt que d'être les pionniers de la politique du pire (to peer), réinventons l'exception culturelle à l'heure du numérique.

Lundi 16 janvier 2006.

Posté par le 14 janvier 2006
Denis Olivennes
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[+/-]  Le 19 janvier 2006 - 10:24 Thuillier Nicolas a dit :

Changer de disque

Dans son article sur "La publicité dans l'économie de la République", Philippe Lentschener propose d'inscrire la publicité dans "Une philosophie de l'existence avant une philosophie de l'action".
Appliqué au commerce illicite de musique, cela revient à se demander d'abord pourquoi un tel trafic existe? Les artistes, maisons de disques et distributeurs n'en porteraient-ils pas la responsabilité?


J'avoue que je m'étonne, et par la même occasion m'amuse, toujours d'entendre les maisons de disques et les distributeurs parler de diversité culturelle, et en même temps de voir toujours les mêmes artistes sur les plateaux de télévisions et dans les bacs à disques. Comment prétendre tenir à la diversité culturelle lorsque l'on apprend qu'Alain Chamfort est tout simplement et proprement "viré" de sa maison de disques par manque de résultats? Même des opéras de Mozart, lui-même, restent indisponibles 250 ans après sa mort parce qu’aucun producteur n’estime leur diffusion suffisamment rentable !

Comment prétendre "réinventer l'exception culturelle" lorsque la musique devient un produit purement commercial, lorsque le nombre de "facings" (produits visibles) de chaque CD est soigneusement calculé par des responsables marketing, lorsque la rentabilité de chaque album est calculée à la virgule près? Interrogeant récemment un vendeur de la Fnac justement sur la disponibilité du dernier album d’une artiste talentueuse et méconnue (Ivy), il m’a été répondu que l’album qui ne se vendait pas avait été retourné à la maison de disque, trois semaines seulement après sa sortie ! Que dire de la précision de métronome avec laquelle les albums inédits des grands groupes (entre autres, Queen) sortent des cartons ! Très précisément tous les cinq ans, pour soutenir les ventes lorsque celles-ci commencent à fléchir.
Il devient alors plus que douteux de prétendre tenir à la diversité culturelle et avoir besoin de recettes aussi pharaoniques pour lancer de nouveaux artistes. Surtout que les productions française et mondiale de ces dernières années ont surtout consisté à reprendre des tubes des années 7à-80 pour limiter les coûts et les risques financiers : Abba, Balavoine, Claude François pour la musique. Spiderman, Ma sorcière bien-aimée, Starsky et Hutch, Mission Impossible, King Kong pour le cinéma. Quelle diversité en effet, quel risque, que dis-je ? Quelle audace !

Comme tout trafic, il y a toujours une cause à l’illégalité. Les américains n’ont pas frelaté de l’alcool pendant la prohibition pour l’adrénaline procurée par la fraude, on ne s’échange pas de la nourriture « sous le manteau » pendant les guerres pour le plaisir, mais pour marquer un profond désaccord avec l’autorité. A lire Denis Olivennes, l’industrie du disque est tout juste rentable. Dans ces conditions comment justifier la nécessité de prix aussi élevés lorsque l’on sait que François Pinault, PDG de PPR qui possède la Fnac, Richard Branson, PDG de Virgin, sont milliardaires ? Combien d’artistes, parfois débutants, a-t-on pu entendre dire « je vais m’arrêter pendant trois ans pour m’occuper de mon bébé » ? Combien de Français pourraient en faire autant en conservant un train de vie faramineux ?

C’est le prix exorbitant des CD qui a créé le trafic. L’arrivée de l’Euro a permis, outre une belle augmentation du prix, de se rendre compte que l’on trouvait en Allemagne les mêmes albums 30% moins chers. Les artistes touchant les mêmes royalties, où se trouve la différence ? Etat ? Non, la TVA est à 16%. Distributeurs, producteurs ? Assurément. Pourtant on trouve outre Rhin un catalogue beaucoup plus diversifié, où même des artistes français assez confidentiels sont disponibles. L’inverse n’est pas vrai.
Si les artistes acceptaient de réduire leur train de vie, si les distributeurs et les producteurs revenaient à un prix plus acceptable, 15 euros maximum comme en Allemagne, il est fort probable que les Français retrouveraient d’eux-mêmes le chemin des rayons de disques.

George Michael lui-même a annoncé à 40 à peine qu’il avait gagné suffisamment d’argent pour vivre avec le même train de vie jusqu’à la fin de sa vie et que dorénavant ses albums seraient téléchargeables gratuitement sur Internet en échange d’un don à une association humanitaire. Le disque commencerait-il à changer ? Allez Monsieur Olivennes, encore un peu de courage et les prix baisseront…

[+/-]  Le 6 février 2006 - 21:36 Captain Détendu a dit :

Une fois Une fois de plus, le discours "convenu" empli de bons sentiments et d'arguments fallacieux (le P2P nuit aux ventes de disques et à la survie financière des artistes, etc, etc...)est relayé par Denis Olivennes, qui reprend à son compte le "bon mot" de Pascal Obispo ("Le Peer est à venir"...), auteur français reconnu pour la qualité de ses textes et pour ses imitations très réussies de Michel Polnareff...

Il suffit de jeter un oeil sur les récentes statistiques du Snep (Syndicat des Editeurs Phonographiques, pour l'année 2005) pour constater (entre autres) que les ventes de disque n'ont pas baissé en volume, mais en valeur (enfin, le prix du CD baisse !).

La Fnac titrait récemment dans son magazine Epok "La musique gratuite tue !". Je vous propose de jeter un oeil au billet publié sur l'excellent blog musical du djouls.com, intitulé en réponse "La Fnac tue la musique !"

http://www.djouls.com/index.php/la-fnac-tue-la-musique


http://www.djouls.com/index.php/la-fnac-tue-la-musique

[+/-]  Le 22 janvier 2007 - 9:24 saunier jean-claude a dit :

Bonjour,

ceci n'est pas un commentaire. je voudrais le mél de Denis Olivennes : je suis en effet fort mécontent des services de Fnac.com et je voudrais le lui faire savoir, ses collaborateurs ne donnant jamais suite aux dossiers.
Merci
JC Saunier