Alain Bauer
vendredi 28 avril 2006

Alain Bauer

Criminologue

Président du Conseil d'Orientation de l'Observatoire National de la Délinquance France.

COMPRENDRE LES NOUVELLES MENACES CRIMINELLES.

Le plus souvent, ce qui est nouveau c'est ce qu'on a oublié. En matière criminelle, Conan Doyle fait dire à Sherlock Holmes, notre maître à tous, que ce qui reste, une fois l'impossible supprimé, même si c'est incroyable, doit être la vérité. Mais en matière de terrorisme, ce qui est incroyable était devenu impossible. Si nous continuons à croire que les phénomènes criminels et terroristes doivent fonctionner selon nos modes culturels, alors nous avons déjà perdu la bataille et la guerre. Si nous acceptons de comprendre les mécanismes des mutations du crime, de son hybridation, du gangs-terrorisme, alors nous avons une chance de réussir. Entre ce qu'on sait, ce qu'on croit et ce qu'on cherche, ce qu'on sait est hélas la plus petite partie de l'ensemble.

Depuis 1990 et la chute du mur de Berlin, les frontières et les espaces ont changé. Le crime, comme le terrorisme, ont compris le libéralisme économique et la globalisation. Ce sont désormais des entreprises comme les autres, avec leurs zones de chalandises, leurs promotions, leurs études de marché, leur gestion, plutôt définitive, de la concurrence, leurs politiques d'investissements, leur cadre, leur management.

L'Europe du Crime est déjà faite, Turquie incluse, avec sa maffiyah spécialisée dans le service aux autres groupes criminels. L'Europe de la Police et de la Justice reste à faire. L'Europe des implantations financières off shore est une réalité physique. De l'optimisation fiscale (le joli nom d'évasion) au blanchiment, en passant par le racket, la corruption et la rétro commission, les mêmes tuyaux servent à tout. Seuls les branchements diffèrent. La mondialisation du crime est un fait accompli depuis la réorientation structurelle des narcos colombiens ou mexicains du nord vers le sud, passant désormais par le Brésil pour atteindre l'Espagne, convaincus qu'un marché de 600 millions de consommateurs aux faibles pouvoirs de police était plus intéressant et moins risqué que celui de 300 millions qui leur fait la guerre. Et la liste serait longue.

Quel est donc notre problème : diagnostic, anticipation, décèlement précoce. Quand vous vous rendez chez un médecin pour une éruption cutanée et qu'avant même que vous soyez assis, il vous propose le choix entre crème ou amputation, sans prendre le temps de l'auscultation, vous en changez. Nous sommes submergés par les spécialistes des thérapeutiques. Homéopathie pour les uns, chimie pour d'autres, chirurgie, trithérapies, mais contre quoi ? Sans diagnostic, pas de solution viable, sauf hasard, heureux mais rare. Prenons l'exemple d'Al Qaida. Voici 10 ans que la structure existe. Des dizaines d'ouvrages et de notes paraissent sur son cas. Et pourtant presque tout ce qui se dit est inexact.

- Ce n'est pas son nom.

- Ousama Ben Laden n'est est probablement pas Le chef, mais le porte parole.

- Sa structure n'est pas pyramidale, ni en râteau. Ce serait plutôt une nébuleuse, un groupe franchisé, une mutuelle du crime.

- Les grottes de Tora Bora nous ont été présentées, par de nombreux journaux comme un espace structuré avec sauna, climatisation, quartier général, une sorte de mauvais James Bond. Le chef de l'Empire du Mal, le Darth Vader de l'Islam devait diriger les opérations mondiales depuis un QG up to date. Résultat : Les grottes de Tora Bora sont des grottes. Sans plus.

Les choses ne sont pas comme nous les voulons, mais comme elles sont. Principe de réalité oblige.

Grâce au travail des analystes, non seulement experts, mais aussi policiers, gendarmes, agents des services de renseignements, magistrats, il a été possible de constater les mutations et les évolutions. Certes, un policier qui pense est en général jugé atypique, ce qui est rarement bon pour les carrières. On le savait depuis longtemps, cela s'est confirmé après le 11/09. Mais surtout avant. Autocensure, autisme et préjugés ont fait fi de la somme de renseignements disponibles qui donnaient à peu près tout : lieux, modus operandi, agents d'exécution. Ainsi, parmi les premiers, les juges Bruguière et Ricard ont signalé le changement d'objectifs entre le GIA (le pouvoir) et le GSFPC (le royaume de Dieu par le martyre). Plus de revendications, mais des groupes adhérents à une idéologie, une théologie particulière. Les services Algériens en ont rapidement pris la mesure. Le principe de la ligne Maginot électronique doit absolument donner de la place à l'essentiel, le renseignement humain, l'analyse en profondeur. Quitte à enfin traiter des problèmes importants comme le tiers de confiance en matière de renseignement.

De la même manière, l'entreprise est devenue une cible. Pas ses centres de production, comme toujours, mais son espace de gestion des flux, d'expériences, de valeur sur les marchés. Ce qui a été touché d'abord le 11/09 c'est ce qui permet le mouvement : finances, transport aérien, tourisme, assurance. Les nouvelles menaces ne sont pas les nouvelles à la place des autres, mais les anciennes plus les autres. Le crime organisé est d'ailleurs très satisfait de la réorientation des moyens policiers contre le terrorisme. A équipes égales, ça fait toujours quelques problèmes en moins. Les effets pervers de la lutte contre Al Qaida permettent de signaler quelques curiosités ; ainsi il n'y a jamais eu autant de drogue produite en Afghanistan depuis la « libération » du pays et le crime n'a jamais été aussi florissant en Irak. Une loi économique majeure a même été inversée : la prohibition génère habituellement une baisse de la qualité et augmentation du prix. Nous avons désormais une augmentation de la production, de la qualité et une baisse des prix. Il faut donc se donner le temps et les moyens d'analyser, de restructurer, d'adapter après avoir travaillé sur le diagnostic.

Place donc au diagnostic partagé et au débat nécessaire, hors des postures et des incantations, des imprécations et des lamentations. Ce qui devrait permettre de répondre aux questions posées en démontrant la complexité des solutions face aux simplifications outrancières du moment.

Posté par le 28 avril 2006
Alain Bauer
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