Christophe Chenut
mardi 9 mai 2006

Christophe Chenut

Directeur Général de la SNC L’Equipe.

Information ou Communication.

L’explosion des médias, conjuguée à la starification planétaire dont sont sujets -ou victimes- les grandes stars du sport et du foot en particulier, les grands clubs ou les grandes compétitions, ont brutalement changé la donne de l’information sportive, en basculant vers une logique de communication où se mêlent volonté de maîtrise du discours et de retour sur investissement.

Quelques exemples illustrent cette évolution :

Tout d’abord son retour en Equipe de France de Zinédine Zidane début août 2005. Pas de conférence de presse, juste quelques lignes sur son propre site Internet, une interview exclusive sur un serveur téléphonique au numéro abrégé de son sponsor Orange suivi d’un entretien avec son autre sponsor, télé celui-ci : Canal+. Ensuite et très récemment, l’annonce de sa retraite après le mondial, re-belote en sens inverse, Canal+  et Orange d’abord, une conférence de presse le lendemain… Je note avec plaisir dans ces deux cas le traitement de faveur réservé à l’Equipe et à ses journalistes qui ont obtenu l’exclusivité d’une autre interview dans un timing très proche des partenaires économiques de la star.

Autre exemple, la présentation par les grands clubs européens de leurs nouvelles recrues via leur propre chaîne de télévision comme OLTV et OMTV pour l’hexagone. Là aussi on retrouve les mêmes ingrédients de maîtrise du discours et de retour sur investissement via le média directement et pourquoi pas en plus via la revente des images aux multiples chaînes de TV de la planète sport.

Ultime exemple, le partenariat de Yahoo avec la Fifa pour le Mondial allemand de 2006 qui prévoyait entre autres l’interdiction pure et simple pour tous les autres sites Internet du globe de publier, dans l’heure qui suivait la fin d’un match, des photos de ce même match. Seule la mobilisation planétaire des médias via notamment l’Association Mondiale des Journaux a permis d’éviter cet oukase.

S’il n’est pas étonnant que les émetteurs ou leurs médias partenaires souhaitent d’une façon ou d’une autre récupérer économiquement leur mise sur le business planétaire des médias et de l’information, même si cela crée un mélange de genres parfois étrange, il est plus surprenant de ressentir cette volonté de se protéger de ce qui en vient à être vécu comme une agression des médias par les grands noms du sport, personnes physiques ou personnes morales en utilisant des canaux totalement maîtrisés.

Est-ce lié au sentiment d’une mauvaise retranscription des messages, ou est-ce le refus de cette pression quasiment physique qu’exerce l’armée de caméras, de micros, d’appareils, et des journalistes qui les tendent en toutes occasions.

Il n’est peut-être pas inutile de rappeler qu’il y a 32 ans un seul journaliste français, Thierry Roland, avait couvert le « combat du siècle » Ali-Foreman à Kinshasa, combien seraient-ils aujourd’hui ? De la même façon, rares étaient les journalistes accrédités lors des Jeux Olympiques jusqu’aux années 70, quand on pense qu’il y en avait 21 000 en 2004 à Athènes.

Il est probable que cette (op)pression des médias sur les sportifs et leur environnement a contribué à renforcer leur sentiment d’insécurité, leur besoin de se protéger et de garder la maîtrise de leurs actes et de leurs paroles. Et là aussi je félicite la rédaction de l’Equipe d’avoir réussi à conserver le lien de confiance qui nous permet, en plus de la renommée et de la puissance de notre titre, de continuer de recueillir sans aucun partenariat et bien sûr sans contrepartie financière le meilleur des interviews et informations.

Ce changement d’époque où les sportifs connaissaient intimement les journalistes à celle où ils ne peuvent même plus les reconnaître, me rappelle la blague sur le PSG et le PFC, les deux clubs parisiens qui co-existaient il y a là aussi une trentaine d’années. « Quelle est la différence entre le PSG et le PFC ? Le supporter du PSG connaît tous les joueurs par leur prénom alors qu’au PFC ce sont les joueurs qui connaissent les supporters par leur prénom. »

Force est de reconnaître en tous cas que ces évolutions, liées à l’origine à la recherche de toujours plus d’infos, se fait au final au détriment de l’info de sa pluralité et de ses décryptages, donc au détriment du public. Gageons que tôt ou tard le balancier s’orientera dans l’autre sens.

Posté par le 9 mai 2006
Christophe Chenut
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