Ilario Calvo
vendredi 31 mars 2006

Ilario Calvo

Homme de télévision et Comédien.

EN ITALIE, LA COMMUNICATION EST UNE BERLUSCONNERIE. 

Le 9 avril, qu’on le veuille ou pas, l’Italie sera confrontée au même choix qu’il y a cinq ans : Berlusconi ou pas Berlusconi. Et oui, parce que comme il y a cinq ans, la gauche, à la différence de la droite qui n’a pas honte de ses idées, n’a toujours pas trouvé son candidat, alors on a refait le coup du centriste, et comme ça n’a pas marché la première fois, ça pourrait bien marcher la deuxième (à force d’essayer…) Alors on a mis Prodi face à Berlusconi… parce qu’il a une bonne réputation en Europe certes, mais ce n'est pas en Europe qu’on vote.

Personnellement, en tant qu’homme de gauche, je ne me reconnais en aucun candidat, à vrai dire, je me sens aussi loin de l’un que de l’autre, mais en y réfléchissant bien, je m’aperçois qu’effectivement le professeur Prodi a vraiment travaillé et essayé d’élaborer un programme complet à l’intérieur de cette immense gauche qui va des séquelles les plus inoubliables de la gauche démocrate-chrétienne à la plus grande résistance communiste.

Le voilà le problème du candidat ; au moins à droite, il sont tous de droite, ils sont tous libéraux, famille, pro v (v pour Vatican), anti-pacs, etc. À gauche, on entend plein d’idées différentes provenant de tous les côtés, alors on a besoin d’un fédérateur… comme il y a cinq ans. Sauf qu’il y a cinq ans au moins, il était beau, jeune, dynamique avec un poil de charisme, alors que là… Prodi est un bon fédérateur, de centre, calme, posé, qui respecte les règles, jamais un mot de trop… Chiant quoi, surtout pour les Italiens, il lui manque plus que la soutane et s’il ne devient pas Premier ministre, ils le feront archevêque. De l’autre côté, un monstre de scène, un chef d’entreprise, dynamique, machiavélique, démagogue, mégalo, drôle, avec une grande répartie, gaffeur et surtout qui s’en fout des règles établies…

Voilà nos deux candidats aux élections politiques du 9 avril. Pour rappeler les faits, il faut savoir que ces élections ont bel et bien commencé, il y a six mois, quand le Premier ministre (le candidat de droite) a décidé un jour en se levant qu’il avait envie de changer la loi électorale, juste pour faire chier le monde (on l’a fait en Colombie, en Bolivie. Pourquoi pas en Italie ?), alors on a changé la loi électorale. Puis la campagne a commencé, et alors là, il y a eu toutes les lois par condicio pour éviter qu’il y en ait un qui parle plus que l’autre (les journaux télévisés doivent donner un temps de parole égal à toutes les couleurs, émissions politiques, etc., etc.).

Mais lui, le Premier ministre a trouvé le moyen de contourner la loi, exactement comme il l’avait fait, il y a trente ans avec la loi de télévisions privées en Italie (comme la loi interdisait la diffusion nationale de chaînes privées, il a fait diffuser les mêmes émissions par vingt chaînes régionales). Il a commencé en allant dans une émission sur la Raitre, chaîne historiquement communiste, en portant déjà l’habit de la victime, l’expression de celui qui dit « J’y vais mais on va me faire mal », et il y va, avec son sourire, ses talonnettes, son costume gris et une nouvelle coupe de cheveux. Il arrive sur le plateau, regarde la journaliste, il écoute les questions, mais répond à d’autres, qu’il a décidé lui-même de se poser comme il fait toujours, puis, comme on lui demande de répondre aux vraies questions, il s’en va au beau milieu de l’émission. Eh oui, parce que son grand jeu de la communication est un jeu très simple : celui d’un roi. Un très grand journaliste italien l’a comparé à Charles IX de Valois, roi de France (celui de la nuit de la St Barthélemy), quand il jouait aux cartes, même quand il perdait, à la fin de la partie, il ramassait les gains et il disait « N’oubliez pas que je suis le roi ». Berlusconi fait pareil avec les médias, ce sont ses cartes, il en fait ce qu’il veut, parce que les télés privées sont à lui… et les publics aussi. La semaine dernière, il y avait à Vicenza le Congrès de la Confindustria (ce qui correspond en France au Medef). La veille arrive Prodi, qui a un temps de parole bien défini et qu’il respecte minutieusement, le lendemain le Premier ministre est attendu, mais ne pourra pas venir à cause d’un problème de dos (sûrement les talonnettes, a dit un des travestis les plus connus du pays), à sa place viendra le Ministre de l’Economie et des Finances, qui utilisera son temps de parole. Le Ministre arrive, commence à faire son discours, et au beau milieu de son discours le voilà, comme un roi retournant d’une croisade, comme Jules César avant de proclamer son Alea Jacta Est, il surgit de la foule, celui qu’on croyait mort à cause d’un mal de dos, lui, l’homme qui se battra toujours pour la liberté.

Comme dans un scénario des plus racoleurs, il monte sur le plateau, prend le micro et parle au peuple et dit « Je ne pouvais pas m’empêcher de venir à Vicenza sans passer un petit bonjour à mes collègues entrepreneurs ». A partir de là, il attaque toute la presse italienne (sauf ses journaux), la traite de communiste et l’accuse de donner de fausses informations concernant l’économie italienne, d’affirmer que notre réputation internationale n’a jamais été meilleure surtout parce que lui a été, à un moment, Ministre des Affaires Etrangères. La foule devient dingue, on est passé en trois secondes, d’une réunion de patrons, à un virage de stade un dimanche après-midi. L’ambiance est la même, ça siffle ça crie, une partie de la salle crie en choeur « Berlusconi, Berlusconi »; et lui qui commence à insulter la première rangée, en disant qu’il sont de mèches avec la gauche, sûrement parce qu’ils ont des problèmes avec la justice qu’ils veulent éviter… lui… qui parle de justice et donne des leçons d’éthiques… un vrai festival ! Et quand on lui parle de son mal au dos, il répond « En tant que Ministre de la Santé ad intérim, je me suis déclaré guéri. » On est passé en une demi-heure d’un entrepreneur, au Premier ministre, au Ministre des Affaires Etrangères, pour finir avec le Ministre de la Santé… Tout ça en un seul même homme !

Le soir, tous les JT du pays ne montraient que ça, et Prodi, de sa Bologne natale qu’il n’abandonne jamais, avec son calme de confessionnal, parle très peu, et même s’il parle beaucoup, personne ne s’en apercevra, alors que l’autre ne dit rien, mais tout le monde l’entend. Pour le premier face à face, Prodi a dû prendre des cours pour parler plus vite (Berlusconi à dû prendre des cours pour répondre aux questions et pour laisser parler les autres).

Voilà notre choix du 9 avril. D’un côté, un homme qui essaye de construire une coalition avec des moyens académiques et démodés et d’un autre, un homme sans programme qui ne fait que de la communication, qui raconte tout et n’importe quoi, des fausses colères de bar au beau milieu d’un congrès, etc. un vrai manipulateur de communication qui fait toujours des choses insensées ou l’Italien lambda se dit « J’aurais fait pareil ».

Voilà pourquoi je considère que la communication politique en Italie n’est qu’une grosse Berlusconnerie.

Ilario Calvo, jeudi 30 mars 2006.

Posté par le 31 mars 2006
Ilario Calvo
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