mercredi 1 février 2006

Sur la communication présidentielle, Ségolène et Nicolas, et des tentes dans Paris

2006 va, sur le plan des phénomènes de communication, nous offrir de merveilleux sujets de discussion tant l’année s’annonce riche. Un beau début février, les présidentielles qui s’engagent sur le front de l’image. Et là, franchement, que le phénomène Ségolène Royal passe devant nos yeux sans analyse critique me sidère.

Que faut-il penser de ceux qui commentent et regardent ? Incompétence, manque d’esprit critique, facilité, ont-ils simplement abdiqué et sont-ils devenus fainéants ? Ceci mérite bien une dispute, au sens Hélleniste du terme, donc une discussion avec arguments. Tout d’abord, nous savons que les sondages quantitatifs sont une goutte de précision dans un océan de flou. Ils sont faux sociologiquement et philosophiquement. Ils reposent sur des catégories socio-démographiques qui datent de 1961. Ainsi, ils ont l’obligation d’interroger une femme urbaine vivant dans une ville de  30 000 habitants, célibataire, active. Il y a une sacrée différence entre une femme habitant Chartres ou une femme habitant une ville de la banlieue parisienne, lesbienne ou hétérosexuelle, travaillant dans une mercerie ou à la FNAC, ayant des frères et sœurs et un blog, ou enfant unique et lisant Mauriac. L’évolution des phénomènes urbains et sociologiques tue ces sondages. Il faudrait reconstruire une représentativité sociologique autre que la méthode des quotas, mais là, ce serait tout un édifice qui s’écroulerait, et tout le monde a intérêt a perpétuer celui qui existe, car ce que cela dirait sur l’évolution de notre société, serait terrible.

Philosophiquement, l’opinion est par nature imparfaite. Elle n’est pas une idée, ni une pensée mais une impression formée par ce que les diffuseurs de modèles informatifs et culturels propagent. Outreau nous montre que les mêmes journaux peuvent être pour ou contre en quelques mois. Les interventions en Irak, Malouines, Koweït, nous montrent que les gens peuvent être contre la veille et pour le lendemain, selon que l’on met à jour un charnier ou non, et enfin durant des années, l’OLP est vertueuse et lorsque le Hamas parle de corruption, les mêmes zélateurs dénoncent les fautifs glorieux hier et vilipendés aujourd’hui. La peine de mort est un sujet le 10 mai 1981 et un non sujet quelques mois plus tard. Un sondage est, au mieux, la photo instantanée de la pensée d’un grand nombre de gens à un moment donné. Donc c’est inintéressant. J’ai eu l’occasion dans ce blog d’expliquer ce que les sciences humaines peuvent nous apporter de certitudes et de force dans ces analyses. Alors retournons-y. Parménide a appelé cela la Doxa, il a fait la différence entre deux voies, celle de la vérité et celle de l’opinion. Pour que l’individu soit, il faut que sa pensée soit égale à son être. La voie de l’opinion conduit la pensée à se perdre elle-même dans le flux incessant du devenir des choses, qui est changeant, et sans bases saines. Parménide dont on a dit le fol orgueil et le grand savoir, et cette ambition de lutter contre les illusions et les tromperies des sens.

Mais que n’avons-nous d’exemples. Qui ne se souvient de Michel Delbarre dont la gestion technico-sociale- démocrate devait nous mener loin, d’Elizabeth Guigou, premier ministrable comme de Jean-Louis Bianco ? Tous avaient en commun, là encore le concept est philosophique, la différence entre le possible et le réel. Tous étaient forts de n’avoir rien fait, donc porteurs de tous les possibles. Dès qu’ils font, ils redeviennent réels et là… Ségolène n’est forte de rien. Elle est forte de trois sous ministères et d’une maîtrise des médias. Donnons-lui toutes les chances et tous les espoirs, mais après avoir entendu un programme, après avoir vu une preuve de management d’équipe, après avoir entendu ceux qui souhaitent l’entourer. Là, oui. Mais pas avant. Ce qui se passe autour de ségolène Royal révèle deux choses. L'une formidable, l'aspiration au renouvellement et au changement, et la place désormais faite aux femmes. L'autre catastrophique, dans l'affaisement de la pensée, le pragmatisme devient une valeur fondamentale et mise en exergue. Cet avatar de la pensée ne fait que révéler le vide immense philosophique et idéologique dans lequel nous sommes. Et là, toutes les candidatures feminines souffrent de cette ambiguïté. On attend donc avec impatience, que cette hypothèque soit levée par un appel à une élévation programmatique. De Simone Weil à Margaret Thatcher, en passant par Rosa Luxembourg ou Hannah Harendt ce fut tangible, alors on attend, et plus qu'un éssai écrit par d'autres.

A droite, la situation est la même mais différemment. Nicolas Sarkozy caracole et pourtant personne ne peut analyser, ou ne le veut, les choses suivantes : Nicolas Sarkozy est populaire, mais perd toutes les élections auxquelles il se présente. Aux Européennes, fiasco, 13 %, le référendum en Corse, alors qu’il a les rouages de l’état, fiasco, le gouvernement perd trois élections alors qu’il est le ministre le plus populaire du gouvernement, et il ne déplace pas une voix par ses meetings entre les deux tours, de même ne fait- il pas bouger la majorité sur le oui à la Constitution Européenne. Il est interdit de séjour en Corse, territoire d’outre-mer et dans les banlieues. Il est atlantiste, les Français ne le sont pas. Il est communautariste, les Français ne le sont pas, il est libéral, les gens de droite sont d’une droite sociale et populaire en France. Alors ? Cela n’interroge aucun des commentateurs. En terme de communication, il a un style. Une façon de faire les choses et de concrètement proposer des idées, que l’on soit pour ou contre, qui est impressionnante. Ceci plait donc à une majorité de commentateurs et à certains Français qui ont l’accès à la communication d’hier, pas à celle d’aujourd’hui comme les blogs et les forums. Et le décalage se crée, doucement, et chaque réveil est dramatique. Ce sont des beaux faits de communication.

Aujourd’hui, l’ontologie, donc la recherche de l’être, est la seule voie. Les médias ont façonné et dessiné l’image que l’on doit avoir des gens, et il n’y a rien à y faire. Ils ont décidé que Laurent Fabius était opportuniste et non sincère. Pourquoi ? Parce que. Parce que quand on est sincère, on doit voter oui à la constitution, car l’élite médiatique le pense. Mais cet homme a dit non, alors que les sondages étaient à 23 % pour le non. Qui peut se permettre de nier ce fait et donc cet acte ? On est pour ou contre, mais son argumentaire était d’une cohérence extrême. On dit qu’il est non sincère et on refuse de poser la seule question intéressante, avait-il raison ou tort ? Non, les médias ont décidé. Laurent Fabius devra donc mépriser l’opinion et tenter son chemin, seul. Dominique de Villepin semble échapper aux errements des commentateurs et la symbiose, entre son image et ce qu’il est, semble atteinte. Il est romantique et sérieux, national et compétitif. Combien de temps le laissera-t-on en paix ? La machine acceptera-t-elle que quelqu’un trace son sillon, combien de temps le respectera-t-elle ? Intéressant, passionnant, à suivre.

Un dernier point sémiologique et sémantique. Il y avait des SDF. Il y a maintenant des tentes distribuées dans Paris aux SDF. Ce qui, en terme de signe émis ne posait pas de problème, un SDF qui dort sous une porte cochère, dans le froid, pose problème quand ce sont des tentes dans Paris. Fulgurant problème. De tout temps, il y a eu des pauvres au pied des églises. Là c’est une territorialité, la rue devient le domicile. En symbolique, on passe de sans domicile fixe, donc des domiciles potentiels ou à venir ou futurs, à ton domicile, c’est la rue et pour toujours. Au lieu de régler le problème, les élus tonnent et paniquent. Les SDF étaient devenu invisibles, ils sont visibles aux yeux de tous. Ces tentes protègent, offrent un espace d’intimité et interpellent. Mais en institutionnalisant la précarité, elle se présente sous une forme pérenne, là on ne peut se dire que les sans-abri ne vont passer qu’une nuit dehors.

250 tentes distribuées par Médecins du Monde, la communication et les idées posent donc les problèmes dans les termes dont la société a besoin, car ce sujet, il est sur les tables des dirigeants depuis 1954. Une initiative va provoquer des discussions et amener des débuts de solution. Du moins veut-on le croire.

Philippe Lentschener, mercredi 1er février 2006.

Posté par le 1 février 2006
Société
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[+/-]  Le 3 février 2006 - 16:10 abba-sidick habib a dit :

j'ai lu avec attention ta diatribe concernant le mythe et la réalité ,Je t'adresse mon approbation et mes sincéres félicitations .
Habib

[+/-]  Le 3 février 2006 - 16:16 abba-sidick habib a dit :

légére errance de ma part que je tenais à rectifier l'adresse mail est [email protected]

[+/-]  Le 3 février 2006 - 17:32 I have a dream... a dit :

Merci de me/nous donner matière à penser.

Sur l'opinion, votre vision toute platonicienne me fait penser à ces prisonniers du mythe de la caverne qui ne veulent rien savoir et tuent leur compagnon qui leur apporte une vision différente de la leur. A cette façon d'envisager l'opinion je vous renverrai celle d'Aristote qui pense que les idées communes, ce que l'on entend tous les jours (même au café en bas de chez vous) sont des points de départ utiles.
Par ailleurs, soit dit en passant, votre blog, chacune de vos notes, regorgent d’opinions qui vous appartiennent… Votre pensée n’est pas aussi libre que vous le pensez. Mais rassurez-vous, on en est tous là !

Sur Ségolène Royal et Nicolas Sakozy j’apporterai une lecture un peu différente de l’analyse de leur image. Elle complète la votre sans l’annuler, bien entendu. C’est une lecture plus psychanalytique du phénomène.
En effet, il me semble qu’en la figure de Sarkozy, nous voyons une sorte de « super papa ». Une incarnation de la loi, celle que nous avons tous connue en la personne de l’homme qui nous a élevé, le type qui nous remet dans le « droit » chemin. Oui, je parle bien de celui qui vous donnait une fessée lorsque vous désobéissiez. Sarko, c’est pareil, il pose les interdits et punit celui qui les franchit. Au lieu d’une fessée c’est juste une peine de prison. Ségolène, elle, dans l’imaginaire collectif, c’est la « super maman », LA femme, celle qui réconforte, celle qui incarne la justice, celle qui défend le plus faible. Comme votre maman protégeais certainement le plus jeune de votre fratrie (probablement vous) contre les assauts de ses aînés. C’est un poil caricatural, mais je vous assure, on a tous un problème avec notre papa ou notre maman, et notre inconscient ainsi marqué fait qu’il se passe des choses dans l’isoloir…

Plus sérieusement, j’ai commencé par manquer de m’étrangler en lisant « toutes les candidatures féminines souffrent de cette ambiguïté ». Cette ambiguïté dont vous parlez, si je comprends bien, réside dans le fait qu’elle est populaire mais un peu con (trois « sous ministères » et « l’affaissement de la pensée »).
Je ne trouve pas Ségolène Royal brillante ni suffisamment rassembleuse pour croire en elle, mais je ne laisse pas passer une opinion (même si, par précaution vous rappelez que cette dernière est par nature imparfaite) aussi misogyne.

Concernant le réel, dont vous tentez de dresser une définition, il y aurait beaucoup de choses à dire. Ainsi, dans votre propre texte, je relève cette incohérence : à la fois vous reprochez aux politiques de ne pas être dans le réel mais dans le même temps vous affirmez que Nicolas Sorkozy « a une façon de faire les choses et de concrètement proposer des idées » : n’est-ce pas précisément êtres dans le réel ?
Plus largement, je vous suivrai sur cette idée que « les gens » (comme vous dites) sont incapables de se plier à ce que Parménide disait simplement « ce qui existe existe, et ce qui n’existe pas n’existe pas ». En effet, les hommes passent leur temps à rêver un monde différent, à imaginer le candidat idéal, à s’inventer ce que telle personne aurait dû faire, mais au fond, ils refusent de se confronter de face au réel. C’est en cela que votre dernière remarque sur les tentes fait sens. Là, exceptionnellement, la société nous oblige à nous colleter avec la réalité. Et ça fait mal car nous préférons toujours imaginer, les yeux fermés, que la vie est mieux ailleurs, là bas, plus tard ou autrefois.
Ceci nous renvois bien sûr à Pascal : « Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir. Nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et, nous disposant toujours à être heureux il est inévitable que nous ne le soyons jamais. » Sauf à nous forcer à penser, comme vous nous invitez à le faire.

Je reviens un instant sur votre dernier point. Evidemment, je vous suis totalement : ces tentes ne sont plus des abris de fortune pour leurs utilisateurs, mais deviennent une alternative à la réinsertion. Mais alors qu’est-ce qu’on peut faire, puisque quoique l’on tente (sans jeu de mot) on se heurte à des non-solutions ?
Je rêve d’une initiative radicale : du boulot pour chacun. Un truc totalement naïf et féminin, un truc à la Ségolène quoi : le bonheur.

Bien à vous et disposée à dialoguer…

[+/-]  Le 7 février 2006 - 9:46 Julie a dit :

Sur Ségolène :

http://www.liberation.fr/page.php?Article=357319

[+/-]  Le 15 février 2006 - 19:34 Dr. linkator a dit :

Le cas Ségolène a été bien analysé sur le blog Radical Chic :
http://www.radical-chic.com/index.php?2006/01/24/352-le-cas-royal-suite
http://www.radical-chic.com/index.php?2006/01/10/342-le-cas-royal
Et dès décembre :
http://www.radical-chic.com/index.php?2005/12/22/326-les-desirs-et-les-realites

Bonne lecture !

[+/-]  Le 17 février 2006 - 13:38 Roland MARCUS a dit :

A la lecture de votre opinion sur les sondages et l'utilisation que l'on peut en faire, je m'intérroge sur la méthode que vous employez pour déceler les trends de consommation pour les marques dont vous êtes responsables. Je comprens et partage pour partie ce que vous écrivez mais comment faire sans étude d'opinion, panel consommateurs pour connaitre et appréhender un marché ? Certes on ne doit pas prendre toute décision à l'aune des panels mais Comment faire (excusez le terme) concrétement ?

[+/-]  Le 13 avril 2006 - 23:13 Guyader Jean Manuel a dit :

Bonsoir Philippe

Merci. Pour info je pense que tu as lu le commentaire de Duhamel concernant Ségolène Royale: "Une belle loco sans wagons derrière elle..." L'avenir nous le dira.

JM

[+/-]  Le 24 mai 2006 - 21:35 Eric a dit :

Votre analyse est très fine (même si elle date de deux mois, elle reste fraîche). Et elle rejoint la mienne. Le phénomène Ségolène? Mystère de la féminité...
Mais sur le cas Sarkozy aussi vous avez raison de pointer ce détail: Sarkozy, en fait, a perdu toutes les élections auxquelles il s'est présenté ou dans lesquels il soutenait quelqu'un (sauf les élections locales à Neuilly et dans les Hauts-de-Sein, fiefs inexpugnables de la droite). Mon explication, qui vaut ce qu'elle vaut: Sarkozy n'a pas un "ancrage terroir" fort. C'est une de mes lubies: je pense que tout président de la république doit être ancré dans un terroir (Chirac et sa Correze, Mitterrand, la Nièvre, Giscard, l'Auvergne...) Ce n'est pas que du folklore. Le vote paysan compte beaucoup, car même s'il n'y a plus beaucoup de paysans les Français restent des terriens. La conclusion de mon raisonement? La dame du Poitou a tout bon? Pas si sûr!

Enfin, ce que vous dites sur Fabius est crédible. Il n'aura pas l'investiture du parti socialiste, mais il ira en solo. Et, pourquoi pas, il devancera le candidat PS! Et se retrouvera au second tour face à Marine Le Pen...