mercredi 22 février 2006

Sur la France d’après

Notre pari, qui est que le XXIème siècle commence vraiment en ce moment, que la convergence marque vraiment le début d’une autre ère, et que 2006 sera l’année du repositionnement des techniques de communication est confirmé par un autre fait, le retour de l’ambition du marketing politique alors que s’avance Nicolas Sarkozy.

Au-delà de la querelle droite/gauche, « La France d’après » est un slogan étonnant qui a déjà le mérite d’être un acte fort. Passons un moment à faire son analyse critique, le mot critique pris au sens « sciences humaines » du terme, nous sommes habitués, c’est sous ce signe que ce blog existe.

Tout d’abord le mot Après. Ce mot, bien sûr, domine tout. On nous dira que non, que « Imaginons » appelle à un programme, cela c’est pour la partie politique du chapitre, mais « Après » c’est la vision et le cap. Ce qui compte c’est donc la rupture, la césure, le saut. Nous sommes là dans du Sarkozy pur. Pas de sociologie, pas de dialectique sociale, pas de groupe, Après.

Chacun pourra se projeter, en communication c’est une logique d’individu. On réduit l’attente sociale collective à une psychologie sociale. La temporalité politique devient autre. Il n’y a plus de processus, de mouvement. En politique, cela permet tout, notamment de solder le modèle social français. Cela évite la confrontation avec D. de Villepin sur les idées, on est plus à l’aise dans cette incantation que dans le débat. Le débat c’est quand il faut prendre partie sur la directive Bolkenstein, qu’un parti Gaulliste (ou plus d’ailleurs) fait silence, et c’est cette envie de solder l’histoire de la droite sociale française qui est dans ce cas indicible. « La France d’Après », cela permet de dire l’indicible. L’enjeu en communication, devient donc de rétrécir le temps de l’explication et d’allonger celui de l’incantation.

Ce qui est très fort, c’est cette capacité donnée de se débarrasser du passé et de remettre les compteurs à zéro. Ce qui est très faible, c’est à nouveau ce besoin de déchirer et diviser, de montrer le coupable, la France d’avant, mais là, une insécurité naît peut-être, c’est quoi cette France d’après ? En France, on a du mal avec les esquisses, les brouillons et les évolutions. On a du mal avec les processus itératifs et les expérimentations. Nous sommes un pays du livre sacré, la création du monde s’est faite sans esquisse. Nous avons un rapport à l’idée qui se fait sur un modèle parfait, ce qui est pensé de manière articulée est glorifié. On pense donc révolution plus qu’évolution. Il faut avoir bon tout de suite. Au pays du discours de la méthode, on préfère pourtant l’après au cheminement. Nicolas Sarkozy devient donc très très très Français, avec un slogan Bonapartiste. La France se recrée sur la force de l’imaginaire, Imaginons.

Un slogan de frénétique aussi, car « Après » est un concept sans fin, il y a toujours un après à tout, ça cesse quand l’Après ? Mais point un problème gigantesque pour une partie de la droite française, que faire du patrimoine de la France et de ceux qui y sont attachés ? L’avant est mis hors champ. Si on n’y lit que le tactique, c’est Chirac et sa bande, ok. Mais à côté du tactique, il y a le patrimoine, l’histoire et le legs dont les Français sont fiers. Construit-on sans référence au passé ? Culturellement, il y a là une immense interrogation. Quelle est cette France qui refonde tout de rien ? Quelle est cette France, d’où parle-t-elle ? Un slogan qui surfe donc sur la crise des intermédiations. Avec La France d’Après ces intermédiations, on peut même imaginer s’en passer (sans passé !? hello Lacan). On réveille un coté anxiogène et la métaphore du cocaïnomane me revient, je décrète une fuite en avant, l’Après, temporellement sans limite, l’horizon comme unique but.

Nicolas Sarkozy souhaite ne plus être ce présent Chiraquien, son potentiel est plus large que cela, il ne veut se confiner dans une actualisation, vingt ans plus tard, de Jacques Chirac. La tâche paraît incommensurable sur ce terrain, car la sémiologie du film qui accompagne cela est terriblement Chiraquienne. On mélange « Vivement Demain » pour le slogan, et « Oui à la France qui gagne », « Oui à la France qui ose » pour le contenu. La sémiologie de la page qui se tourne est attendue et le film tellement langue de bois, qu’il est vraiment, en politique, daté de la France d’hier. Et cela devient très « coquelicot ». Ce coquelicot qui représente en Angleterre le sang du débarquement dans la mer, ce coquelicot qui parsème le champ d’honneur dit le poète, bref, ce ne sera pas une campagne internationale !

Le marketing politique a ceci de merveilleux qu’il doit encapsuler l’essence de l’être politique en une attraction. L’exercice est formidable car quoi qu’il arrive, c’est soit une envie, soit un fantasme, soit un portrait, mais tout y est, le cogito de l’homme s’exprime, celui de Sarkozy c’est vite l’Après, l’impatience comme programme, l’anxiété. L’analyse peut débuter. Quand on signe « Avec Jospin c’est clair » et que vient le débat sur le trotskisme, quand on se veut autre et qu’on dit « Imaginons la France d’après » quand l’autre a dit « Vivement demain »…

En politique on sème et on récolte, on expérimente, ce concept risque juste d’être déceptif, car il n’est pas vrai dans ce qu’il communique. Il n’y a pas d’Après spontané, révélé. Le lendemain de son élection s’il venait à être élu, il n’y aurait pas de France d’après, il y aurait juste une France qui essaie autre chose.

Bref, un bon slogan, clair sur ce qu’est l’homme et sa vision, après on aime ou pas, le film est catastrophique et démontre le défi posé à cette phrase : la France d’Après ça donne quoi, ce quoi est-il communicable ?

Philippe Lentschener, mercredi 22 février 2006.

Posté par le 22 février 2006
Publicité
Lire les commentaires > Commentaires : 11

> Poster un commentaire

[+/-]  Le 22 février 2006 - 21:30 laurent a dit :

Permettez moi de vous dire que vos articles sont super chiants, et hyper pédants.
Je ne vous connais pas, mais j'avais une très bonne image de vous, avant (feeling interprofessionnel).
Bref, si j'étais un de vos annonceurs (ou de vos prospects), à la lecture de votre blog, je vous fuirais !
Evoluez !
Vous êtes sans doute un esprit brillant, ce que votre prose blogistique ne reflète pas (pour commencer vos posts sont trop longs).
Cordialement.

[+/-]  Le 23 février 2006 - 10:16 imposture a dit :

Pas d'accord. Post presque parodique de la dialectique publicitaire pour justifier d'un slogan. Même plutôt brillant…
;-)

[+/-]  Le 23 février 2006 - 11:12 Grégory a dit :

Désolé, moi j'applaudis
CLAP CLAP CLAP

Voilà un communiquant qui s'interroge sur les messages! C'est la base! Un message n'est jamais innocent, et "la France d'après" encore moins qu'un autre. C'est donc normal de se demander à un moment: "Mais qu'est-ce que ça veut dire?"

Alors encore une fois merci Mr Lentschener!

Pour ma part, "la France d'après" a tout de suite fait écho au film de Roland Emerich: Le Jour d'après (film catastrophe dans lequel le monde doit faire face à la plus grosse catastrophe climatique de l'histoire)

Cette résonnance particulière (pour qui pense à la même chose) ne joue pas vraiment en la faveur du candidat Sarkozy. Car si l'on simplifie le message, par ce prisme déformant, il est possible de penser que voter Sarkozy revient à accelérer l'apocalypse... Un peu excessif, certes, mais pas dénué d'intérêt pour ces détracteurs.

[+/-]  Le 23 février 2006 - 13:58 Roland a dit :

alors la France d'aprés serait disons négatif ? tout ce que vous dites est vrai néanmoins pour moi cela fait echo également à un désir enfantin et à cette délicieuse imptience de celui qui croit que demain sera mieux qu'aujourd'hui, plus merveilleux, plus mieux... Bref je dirai qu'en ce sens il est au premier degré porteur d'espoir ! NOus sommes face à une base line, le message sera explicité par le reste de la communication
C'est justement le coté réducteur du truc qui le rend intéressant tant du point de vue communication qu'intérêt politique,
cela dit la politique de la table rase est un vieux fait français... qu'il passe à droite est plutot rigolo !?

[+/-]  Le 23 février 2006 - 14:02 Roland a dit :

honnêtement la France d'aprés renvoie également à la notion de nouvelle frontière, de dépassement de ses propres limites ! Non ?

[+/-]  Le 23 février 2006 - 16:31 lili a dit :

Felicitations pour votre prestation sur i ,etes vous celibataire ?

[+/-]  Le 23 février 2006 - 16:31 lili a dit :

Felicitations pour votre prestation sur i ,etes vous celibataire ?

[+/-]  Le 24 février 2006 - 10:47 Perelman Jérôme a dit :

Oui trois fois oui.
Sur BFM ce matin vous aviez trois fois raison, non pas de prophétiser sur l'inévitable mouvement vers le mur dans lequel vous semblez nous voir aller -avec peut-être un peu de délectation abattue ?-, mais sur l'importance du rôle social de l'entreprise, de certaines entreprises.
Et vous auriez pu ajouter, mais je pense que vous l'avez en tête et aussi en vous, l'importance de ce rôle social pour chacun de nous, en tant qu'individus humains. Penser social dans nos comportements, nos relations, notre travail, notre vie.
L'Homme est un animal social, les deux termes sont nécessairement accolés (mais pas suffisants !). Penser social est pour moi un raffinement du "penser religieux" d'antan. Parce qu'il est non-communautariste, et donc plus universel, et moins juge.
Je dois continuer ma journée et je reprendrai cette conversation sur mon propre journal...
Votre prose me convient bien, à moi. Et votre diction aussi. Vous poursuivrez ?

[+/-]  Le 25 février 2006 - 12:50 Roland a dit :

Dans le nouvel obs du 16 février un article d'un gauchiste anglais (pour faire simple) qui écrit : "Y a t il un avenir pour l'avenir ? Non. A mes yeux l'avenir agonise...Ce qui manque c'est le désir d'avenir...." Cela prouve que le slogan de l'ump est plus que bon. Il réconcilie le désir d'avenir, l'utopie, le rêve et la politique MAIS comme il s'agit d'une marque politique immédiatement on se méfie (même un publicitaire comme PL !) ; immagine-t-on une pareille méfiance si cette proclamation de la France d'aprés était le fait d'une marque commerciale comme la FNac, "le livre d'aprés" ou de Renault " la voiture d'aprés"
en l'occurence on les trouverait mauvais car en décalage sur leur offre alors que pour Sarkozy la promesse fait tellement de la politique qu'elle s'impose !

[+/-]  Le 1 mars 2006 - 14:17 Corentin a dit :

Pour les priviliegies qui ont l'edition VIP du monde :

http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=935374

C'est un tres bon article : Pour qui roulent les declinologues ?

Derrière l'historien Nicolas Baverez, intellectuels et patrons proches des thèses libérales ne cessent de décrire le « déclin » français. Au point d'en faire le décor général des futurs débats de l'élection présidentielle de 2007.

Dans la meme thematique que ce post...

[+/-]  Le 18 mars 2006 - 5:17 osky a dit :

M Lentschener possez la question à Agustín Pichot sur les effets de ce type de slogan ouvertes. J'ai l'impression que M Sarkozy il est très proche ( politiquement ) de M Menem, un grande champion du neo-libéralisme.