mercredi 15 février 2006

Sur le digital outil du renouveau de la pédagogie

C’est difficile d’être moderne. Ce blog, par exemple, est-il un sous produit d’un monde décadent ? Plus le monde avance et sa technologie avec, plus il devient fondamental de questionner la technologie de l’extérieur et d’appeler à son secours divers critères de jugements. Tout d’abord perdons-nous, de ruptures technologiques en ruptures technologiques, de l’intelligence et de la culture ? Le digital est-il une dégénérescence de l’effort, du savoir et de la transmission ?

La première réponse, convenue et dominée par la pensée unique, c’est oui. Si on y regarde de plus près, c’est non. Etudions plusieurs niveaux, qui chacun vont crescendo. Nous sommes dans une ère qualifiée de creuse, sans idéologie. Nous avons déjà eu l’occasion d’échanger sur ce sujet. La part de vrai dans cette affirmation découle de la responsabilité des penseurs et particulièrement des philosophes. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, ils ont écrit pour un petit groupe et ne sont pas souciés de la diffusion des idées. L’isolement ésotérique valait pour billet d’entrée dans la famille, de viatique. Ce qui est formidable avec la technologie et ses médias, c’est qu’elle crée la communauté large et appelle à la diffusion, à l’échange, au décryptage. Le blog marche par contagion ou s’éteint. On le challenge, participe, écrit. On va directement à la source renseigner les questionnements. Oui, il y a de l’immédiateté, mais il y a une pensée en vie et en circulation.

Nous revenons à ce que Descartes souhaitait, parler aux honnêtes gens et non à quelques-uns. Le blog permet l’irruption de tous ceux qui viendrait réveiller tout endormissement rétréci sur une communauté. Et si ce rétrécissement advenait tout de même par volonté, au moins ne pourrait-il se parer des attributs de la pensée dominante, comme la seconde moitié du siècle dernier le permettait. Alors vient l’injure suprême, ce n’est pas un livre, ce n’est pas du papier. Ma théorie, c’est que sans dénigrer le livre, qui est et reste un trésor, l’échange digital restaure la profondeur de la transmission universelle et peut devenir le nouvel outil pédagogique radical.

Là encore un peu d’histoire, comment ne pas sourire en se rappelant que le livre est raillé et questionné dans la Grèce Antique, comme la Play Station aujourd’hui ! Et oui, Socrate transmet tout sans jamais écrire. Il est viscéralement attaché à la transmission orale. Pour lui, plus la mémoire écrite se développe, moins la mémoire orale est forte. L’écrit va créer un décalage dans le temps qui va déformer la volonté initiale, voire va créer des contresens en ne restituant pas le contexte. La maïeutique permet d’approfondir, rebondir, revenir, trouver des exemples autres, seule la discussion fait jaillir la lumière.

Alors oui, dans cette époque il s’agit de Papyrus, la spatialité est autre, on ne veut pas apprendre de Garcia Marquez qui se trouve dans un autre continent, mais ce rappel est fascinant et montre qu’au fil du temps, on ne fait que juger la nouvelle technologie comme étant responsable d’une perte de sens et de densité de la pensée. Et puis, et puis, Le Talmud, La Torah, Le Coran, L’Ancien Testament, des religions du livre vont faire basculer des cultures et le monde. Mais qui peut dire que nos traditions soient plus fortes et mieux maintenues que celles où l’écrit n’existe pas, la preuve nous étant donnée à chaque fois que nous découvrons des tribus dans les coins les plus reclus du monde ?

Quand quelqu’un nous raconte sa guerre d’Algérie, ses voyages, ses découvertes, ses baptêmes, ses aventures électorales, est-ce plus précis ou moins précis qu’un écrit ? Si quelqu’un vous parle de ses internements dans des camps de concentration, alors que vous avez lu tout ça, cela n’ancre-t-il pas plus fortement l’expérience, un écrit peut-il challenger un récit ?

Socrate parle de l’écrit dans ce sens, transmission et pédagogie. L’écrit dans le roman, les nouvelles, c’est autre chose. Le fil de l’écrit produit de la valeur créative formidable, mais nous sommes ailleurs, c’est un autre champ. Sur tous ces sujets d’ailleurs, je vous conseille « Socrate sur Internet » de Denis Huysmans.

Alors le blog ? C’est l’écrit au service d’une parole plus libre, plus émotionnelle, dégagée de l’apparence extérieure, plus vraie, car venant de l’intérieur. Moi-même, je me surprends à parler de choses dont je n’aurais jamais parlé avant. Mais devant sa machine, on se parle à soit autant qu’aux autres, et on peut faire passer bien plus fortement des vérités. Pour effectuer une liaison avec le dernier texte, nous sommes bien dans un agir communicationnel, il s’agit d’écrire pour communiquer et non pour témoigner. Donc défaite de la pensée et digitalisation de la société sont deux choses totalement différentes. Le raccourci de l’un à l’autre est faux.

Et oui, la modernité cela demande encore plus de réflexion et d’idées très claires, car le raccourcissement du temps engendre des représentations qui se parent des oripeaux du vrai, mais sont fausses. Il est frappant d’y voir également, une rupture de plus entre la France dépositaire du bon goût et d’autres. Je suis frappé de voir que globalement les Français sont courageux, rapides et finalement sans histoires pour absorber les ruptures de ce pays. Sans aller bien loin, ils ont avalé le numéro de téléphone à 10 chiffres, puis le mobile, puis Internet, puis l’Euro, puis Shengen, comme ils avaleront la fin du 12. Une rupture tous les deux ans ! Ils ont fait preuve de détermination, se seront révélés faciles.

Ce qu’on leur doit, c’est que la pensée et l’action du pays soient à la hauteur de leur efficacité, car autrement, ce sont les mécontentements qui s’expriment, car les forces vives désertent le débat et restent face à face, les conservatismes des avantages acquis et l’incapacité à faire évoluer notre modèle économique, social et politique.

L’évolution digitale montre tant de gens prêts à impulser une économie de la valeur ajoutée visible. Celle où chaque actif d’une entreprise est révélé, habillé, mis en perspective. Une économie où les modes de productions et les choix d’investissements sont redéfinis en fonction de cette nouvelle orientation. Une économie qui capte ce que la société lui offre de richesse, et donc des biens publics qui ne sont plus vus comme des pesanteurs mais comme des richesses. Richesses d’être redistributeur, d’avoir un système de protection, un tissu éducatif, des pôles de recherches, mais qu’il faut mettre en branle, ensemble. Comme sur les pôles de compétitivité par exemple, et partout. L’adepte du digital fait cela seul. Il est déjà une petite salle de marché, il compare, achète, agglomère, crée des modèles. Il innove, invente, questionne. La pédagogie de l’économie de l’immatériel est en marche. C’est difficile de savoir qu’un pays a tout pour gagner, que d’autres dominent sans avoir nos armes.

Sinon, Ségolène fait ses premières fautes, tout le monde est prêt à dégainer et cette fameuse opinion qui va se retourner.

Sinon, les juges vont être interrogés sur Outreau, ils vont expliquer que quatre familles étaient coupables, furent incarcérées, ont reconnu les faits et la question sera posée : qu’auriez-vous fait, vous, dans un tel contexte, auriez-vous pris le risque de laisser la cinquième famille en liberté ? Et l’opinion qui pourrait se retrouver plus nuancée et compréhensive.

Philippe Lentschener, 15 février 2006.

Posté par le 15 février 2006
Société
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[+/-]  Le 20 février 2006 - 9:58 Lepeudry Pierre-Marc a dit :

Mais qu'en est-il de l'impérialisme du digital? Quand l'idée la plus diffusée prends le pas sur la plus véridique, quand la phrase la plus lue prévaut sur la plus clairvoyante, et quand le "PageRank" dirige la hiérarchie des résultats de recherches sur Internet!
L'orthographe déjà chahutée par le langage SMS, restera-t-elle celle du Robert ou du Littré ou deviendra-t-elle celle de Google ou de Yahoo?
Oui le digital permet théoriquement un élargissement de la culture mais comme dans tous les cas dans lesquels l'offre est pléthorique, le choix est souvent guidé par la facilité!!! Donc élargissement mais aussi appauvrissement, perte de profondeur amplifiée par cette gymnastique qui commença par le pouce (avec la zappette) et atteint l'index (avec la souris).
Si le digital veut vraiment devenir un outil pédagogique et d'enrichissement culturel, il va lui falloir entamer une révolution visant à rendre l'accès et la digestion de l'information plus faciles et plus attractives que ceux des jeux ou des chats.

Beau challenge!

[+/-]  Le 21 février 2006 - 13:04 Nathalie Litvine a dit :

Ségolène fait-elle ses premières fautes ? Ou révèle t-elle qu'au delà de son approche, dont on espère qu'elle cache de la profondeur, de la réflexion, de la sincérité, un esprit constructif d'une gauche enfin adaptée à son temps, ..., qu'au delà de son approche donc, il n'y a en fait rien de nouveau, et que cette si dommage politique politicienne a encore gagné ?

Résolument convaincue de l'importance du travail d'image et de la communication, je crois aussi qu'il ne sont rien à moyen et long terme quand il ne s'appuie sur rien de concret, de vrai et de sincère ; quand ils sont détruits lors de chaque phrase spontanée.

J'espère fort que Ségolène a simplement eu un petit moment d'absence quand elle a dérapé. Cela arrive a tous.
J'aimerais tant une femme à la tête de l'état ; élue parce qu'elle est juste, forte, humaine, constructive ...