vendredi 10 février 2006

Sur l’embarras d'un ami et sur le juge Burgaud

Du retard cette semaine, car j’ai été très interrogé par la réaction d’un garçon que j’aime beaucoup, Brice Teinturier, le directeur des études politiques de la SOFRES, qui m’a exprimé toute sa colère relative à mon dernier message. C’est d’un côté pour cela que j’ai fait ce blog, restaurer le dialogue d’idées dans un univers où il n’y avait pas d’endroit pour s’y adonner, mais blesser quelqu’un que l’on aime bien, c’est vous rappeler à la responsabilité de la parole publique, surtout sur un blog, aujourd’hui.

De quelques mots, Brice trouve ma critique des sondages fausse. Pour lui, seuls ceux qui ne savent pas peuvent penser que les sondages ne délivrent pas le pouls réel de l’opinion. Il n’y a pas eu de problème de référendum européen, le non était à 54% depuis des semaines, il trouve la démonstration technique fausse. Je mélange des torchons et des serviettes lorsque je parle de Nicolas Sarkozy, on ne pourrait lui faire porter la responsabilité de la débâcle des européennes alors que Philippe Seguin avait quitté le navire en panique. Sur Ségolène Royal, les médias ont effectivement souligné les interrogations politiques que pose sa candidature. Plus fondamentalement, il trouve que de ce texte ressort l’idée qu’il n’y a que des cons sur terre, que l’opinion serait un troupeau de veaux stupides et que les médias sont peuplés d’incapables qui ne bossent pas. Pour lui, ce texte est la dernière manifestation du rejet des élites et participe du déclinisme. Enfin, puisque ce blog est placé sous le signe des sciences humaines, Brice me rappelle ses discussions avec ses professeurs de philosophie et me dit que face aux vérités révélées universelles, il pense que les sophistes avaient raison, contre Socrate, et quoi qu’en pense Platon, ils n’avaient pas miné la cité et son fonctionnement mais furent son avenir. Ce sont des intellectuels modernes qui mettent les hommes et le discours au cœur des choses. Nous terminons la conversation sur le rappel que le musée du maître Helléniste n’avait qu’une seule œuvre, ce qui n’est pas un legs pour l’histoire des idées.

Ce rappel à l’ordre qui croise des mails de commentaires que j’ai reçu, montre que nous sommes face à un sujet compliqué et en parler, c’est répondre à bien des adresses qui m’ont été faites cette semaine.

Sur les sondages, je continue de penser que la méthode des quotas pose problème sur la forme dans une France insaisissable, et que sur le fond, les études sont une forme d’intermédiation remise en cause, et les sondés se servent d’elle comme de souffre douleur. Les réponses sont hélas une goutte de précision dans un océan de flou. Le problème que j'ai avec ces études, c'est que ce qui compterait, ce serait la perception des concepts par l'opinion et non leur évolution dialectique. Le sondage, c'est philosophiquement le droit d'arrêter la relativité des choses. Le sondeur devient producteur de réalité et dépositaire de cette réalité.

Sur Nicolas Sarkozy, nous verrons bien après tout s’il triomphe, et Ségolène Royal ne doit pas nous empêcher de dormir aujourd’hui. Le sujet profond dont nous avons débattu un long moment après, est bien sûr celui du rapport au déclinisme et aux élites, car c’est un vrai sujet de communication. Et écrire le lendemain de la comparution du juge Burgaud prend un sens.

Dans la Nouvelle Renaissance, j’ai consacré un chapitre à la complexité et à la nécessité pour notre époque d’intégrer les « et » plutôt que les « ou/mais » car nous sommes bien là dans un sujet de « et ».

Oui, les médias sont formidables et nous informent, ainsi qu’ils nous donnent matière à penser et ils sont souvent fait de dépêches ou de communiqués d’attachés de presse. Dans les agences corporate, nous entendons des idées de positionnement le lundi que nous lisons le jeudi telles. Oui, les journalistes sont courageux et revendiquent la défense de leur statut et ils ont pour certains 12 semaines de vacances. Oui, des enquêtes merveilleuses côtoient la fainéantise totale. Est-ce un crime que de dire l’un et de montrer l’autre néanmoins ? Sur le déclinisme, oui je suis fier de cette France qui crée le TGV, Ariane ou les lumières et je suis catastrophé quand l’Allemagne réalise 700 mds d’exportation là où la France n’en fait que 350 et a donc un déficit de 25 mds d’Euros. Oui, nos services publics sont notre fierté et en même temps, que des fonctionnaires soient promus parce qu’ils ont réussi des concours internes plutôt que parce qu’ils se sont occupés de moi est horripilant.

A-t-on le droit d’avoir cette exigence et ce courage d’être sans faille dans cette double exigence ? Le déclinisme est un effet de communication facile et vendeur et suit une pente poujadiste, mais néanmoins, doit-il être tu si effectivement une partie de nous va à vau-l’eau ?

Communiquer une idée devient difficile quand l’affirmation d’une chose est censée entraîner l’adhésion à son méta système. Il nous faut expliquer, mieux que je ne l’ai fait et ne pas abdiquer devant les choses sophistiquées et multiples seulement parce que ce serait difficile.

Enfin sur l’élitisme. Il est je le crois, injuste de taxer d’élitisme toute critique du corps social, comme il est aussi injuste de taxer de démagogie et de populisme toute critique de nos médias. A nouveau, dans La Nouvelle Renaissance, j’ai consacré un chapitre à l’élitisme de masse, donc je ne me sens pas concerné. Oui je crois aux élites, à leur force d’entraînement, au discours de la méthode dont elles sont porteuses car hélas les conditions sociales et l’inégalité de naissance nécessitent ce retour à Descartes. Mais Brice me parlait de ces discours qui font le lit de ce qui tue la démocratie et là, franchement, l’opinion et son étude est-ce l’expression de la Vox Populi ?

Je crois que nous avons raccroché plus proches, et Brice viendra dans ce blog non pas répondre car il a raison, là n’est pas le sujet, mais discuter sur ces thèmes, en tant qu’invité. Ce sera mon immense plaisir et le connaissant, de ceux qui le lirons.

Arnaud Montebourg sort un livre « Extension du domaine de la gauche ». Dès maintenant, il mérite le prix du meilleur titre, à faire rougir un rédacteur. Pour mémoire, celui de Ségolène Royal devrait s’intituler « Désir d’avenirs ». Si c’est au titre que cela se joue, je sais qui est porteur du renouveau.

Hier donc, le juge Burgaud. Pour beaucoup, voir tous, ici le débat c’est : utile ou pas ? Faut-il cette transparence communicationnelle à laquelle les américains sont habitués ? Tentons une autre invite à la réflexion. Les hommes sont des êtres de discours et de mémoire, dont l’existence sociale passe par une communication réglée à l’échelle de chacun. C’est à peu de choses près, la théorie de l’agir communicationnel d’Habermas. La réflexion de l’homme sur lui-même ne peut être son seul horizon, donc les sujets se construisent par l’intercompréhension. C’est à ce prix que des êtres sont socialisés et communiquent. Pour que les hommes s’entendent, il faut qu’il y ait argumentation et réception. Retour et compréhension. C’est ainsi qu’on arrive à une entente. La marche du monde est régulée par la faculté de s’orienter dans les discussions en fonction de certaines exigences. Toute communication présuppose donc par l’un, que l’autre est une personne. La communication passera donc obligatoirement par du respect, l’éthique et la reconnaissance d’autrui. Cette façon de faire régule les relations sociales et évite le recours à l’impératif qui empêche l’accord universel. Ainsi l’homme est-il socialisé et dans la cité. Le juge Burgaud a fait preuve de "poiesis". Son langage fut technique, il ne s'est pas révélé lui-même, il n'a donc pas eu une parole responsable où l'homme se pose comme sujet. Une discussion, c'est : ma position, c'est votre opposition. Hier, je ne suis pas sûr que nous ayons été confronté à un être communicationnel.

Philippe Lentschener, 10 février 2006.

Posté par le 10 février 2006
Société
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