lundi 20 mars 2006

Sur Hervé Dirosa et l’Art Modeste.

J’ai écrit un livre il y a deux ans, la Nouvelle Renaissance, parce que des gens comme Hervé Dirosa existent. Hervé n’est pas qu’un peintre vedette et une des fiertés de la culture vivante française, c’est surtout quelqu’un qui pense et a des idées fortes pour faire avancer le monde à travers son art. Il a initié un concept fort, celui de l’Art Modeste. Il a au moins un mérite, c’est celui de régler le rapport de la publicité à l’art.

Un peu de retard cette semaine, car loin de moi l’idée de jouer les Bernard-Henri Levy et de faire mon American Vertigo, mais j’étais aux Etats-Unis à l’invitation de l’Alliance Française pour y présenter la Nuit des Publivores et faire une conférence introductive sur la publicité. Hervé Dirosa vit à Miami, et j’ai eu le grand bonheur de passer un long moment avec lui en compagnie de Serge Papiernik, le Président de l’Alliance Française de Miami. Je vais essayer de me faire son interprète.

L’Art Modeste est une notion qui inclut des milliers de gens et qui évolue constamment. Ces gens créent par de petits gestes quotidiens, un art qui devient la trace réelle de nos « traditions populaires ». L’Art Modeste, c’est des images, des objets, des attitudes, des sons, des traces, des écrits. C’est le patrimoine des gens. La modestie est une constante dans tous les arts et sa qualité première est de se trouver à la périphérie des dogmes et des oukases. L’Art Modeste détourne les objets et les images accumulés par la vie. Le décalage et le temps font monter d’un cran des cadeaux Bonux ou le petit bonhomme Pierrot Gourmand dans lequel on piquait des sucettes. L’école de la figuration libre, des Combas, Blanchard, Boisrond, Dirosa, Basquiat, a d’ailleurs travaillé sur le détournement et le recyclage de figurines McDo ou de dinosaures en plastique, de bandes dessinées ou d’images de l’actualité.

Le monde est fait par les hommes et par une multitude de créateurs anonymes, ces gens font des objets. Ces objets ont une couleur, des formes, ils sont le fruit d’un assemblage, et il a fallu que des hommes et des femmes fassent cet assemblage. C’est une responsabilité et lorsque l’on jette un regard sur tout ce qui a été produit, on se rend compte que mis bout à bout, cet amoncellement de gestes modestes a construit une mémoire, modeste, mais utile et réelle. C’est cela l’Art Modeste, loin des déclarations tonitruantes et des modèles fabriqués pour vendre et emporter l’aval des leaders d’opinion. La publicité fait partie de l’Art Modeste et la mettre à cette place me semble pacifier le débat sur son niveau et sa place. Importante, fondamentale, mais modeste.

Hervé Dirosa a créé le Musée International des Arts Modestes. C’est un endroit où on garde ce que les autres jettent et où on en fait des objets de collection. C’est une sorte de foire fouille, mais il ne suffit pas d’accumuler des objets pour qu’il y ait musée. C’est le regard d’artistes sur les objets modestes, c’est la reconnaissance par les artistes du travail de l’homme, et c’est en cela que je trouve cette génération de peintres exceptionnelle. Ils ont croisé l’art moderne et la vie. Ils ont fait dans leur peinture, un aller et retour constant entre les objets modestes de la vie, des objets mercantiles et commerciaux, et leur vision. Leur culture c’est cette sensibilité née de l’influence qu’ont eu ces choses sur leur vie. Dans l’art modeste, il y a cette idée que l’art doit concerner tout le monde, il y a une démocratisation de l’offre et le droit de réagir avec son affect devant une œuvre d’art.

Hervé Dirosa n’a pas inventé l’Art Modeste, il en a inventé le concept, comme Dubuffet et l’Art Brut, qu’il aurait pu appeler l’art commun d’ailleurs, en référence au titre de son livre. Dans la cartographie de l’Art Modeste, on retrouve pêle-mêle, entre autres, l’art brut, les peintres du dimanche, la manie des collections, l’art naïf, l’art publicitaire, l’art décoratif. On l’aura compris, l’Art Modeste c’est plus facile quand on est tombé dedans, quand c’est générationnel. Et j’entends d’ici les cris d’orfraies qui résonnent aux accents de la sous culture. Que ceux qui seraient tentés fassent attention. Les collectionneurs des peintres de l’école de la figuration libre comprennent et acceptent cela tellement facilement. Ces gens sont ceux qui sont des exégètes de la culture picturale plus classique, car ils savent bien que l’on peut aimer Dubuffet, Chagall, Derain, Basquiat et Dirosa. Ils trouvent même cela recommandé. De même, cette école n’a pas de problème avec ses aînés. Elle a juste un problème avec l’arrogance des mots employés dans l’art et l’inutilité de bien des concepts. Elle a un problème avec tant d’architectes qui sont des sculpteurs frustrés et ne vont pas au bout de leurs rêves. Ils érigent des choses qui font souvent tâche dans des villes. Ils livrent juste des palais à des gens qui sont la continuité des commandes dictatoriales des despotes de l’histoire. Les manifestations architecturales sont aujourd’hui majoritairement des commandes de roitelets qui voudront laisser dans l’histoire du Boffil partout. Ces réalisations oublient souvent qu’elles doivent juste être utiles. Ce qui leur sera reproché, c’est également de ne voir dans leur achèvement que l’objet à quoi elles étaient destinées. Il est quasiment toujours impossible d’y voir une valeur, une idée, un autre sens. Pour cette école, Rem Koolhas est le seul architecte respecté, grâce à son sens social. Cette école prend au sérieux la modestie en s’attardant sur des productions mineures sur lesquelles on ne s’attardait pas. Cette école est généreuse. Cette école est politique. Elle veut que le cadre supérieur et le RMIste soient touchés par l’Art Modeste de la même façon, car ils ont un vécu et des souvenirs communs. C’est pourquoi, cette école a accepté les produits dérivés, pour que le RMIste puisse lui aussi avoir quelque chose signé Keith Haring, même si c’est une tasse ou une assiette.

Si on continue, il y a une internationale de l’Art Modeste, car les peintures des pays en voie de développement jouent avec le détournement elles aussi. Cette école se nourrit du monde. Elle présente l’art d’artistes venus de très loin, comme Calixte et Théodore Dakpogan par exemple, elle fait venir le Mexique en France, Villaganez ou Abaroa, qui tous, détournent aussi les objets modestes.

Cette école serait forte en pub car elle magnifie l’extraction du contexte. Enfin, ils assument la communication. Pour qu’il y ait un tableau regardé, il faut qu’un " regardeur " regarde le tableau. Ils ne sont pas dans le simulacre. Depuis Kant et avant d’ailleurs, on sait qu’Art égal Liberté. Si cela donne envie d’en savoir plus, tout existe, le site, le musée et les expos de tous ces garçons. Bref des fils d’Andy Warhol, de Breton, bien vivants.

Par Philippe Lentschener, le lundi 20 mars 2006.

www.dirosa.org

Posté par le 20 mars 2006
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Lire les commentaires > Commentaires : 10

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[+/-]  Le 20 mars 2006 - 14:57 agnes new a dit :

sublime votre article sur ce peintre ,comment fais t on pour le rencontrer ,allez vous decorer votre agence par lui

[+/-]  Le 20 mars 2006 - 15:51 Herve lion a dit :

vous avez vraiment de la chance dans votre metier cher philippe de pouvoir toucher a une si large palette ,je vous envie de connaitre tous ces gens ,a quand vous dans gala

[+/-]  Le 29 mars 2006 - 12:40 sabine a dit :

Bravo Philippe pour ce papier,
pour ce souci permanent de la démocatisation. Tout compte fait tu aurais peut-être mieux fait de continuer en politique, car il faudrait inventer la politique Modeste.
J'ai également lu les commentaires, je ne pense pas qu'il faille absolument un métier pour aller à la rencontre de l'autre, j'imagine que ta situation professionnelle favorise la rencontre, mais s'il n'y avait ni envie ni énergie même la plus belle des situation ne servirait à rien.
Sabine

[+/-]  Le 3 avril 2006 - 23:55 pauline a dit :

l art modeste, un art de vie, un art du respect de l'autre... dont tu fais si bon usage depuis longtemps, dans ta vie de président,de fils, de père, d'ami.Merci d'être là.

[+/-]  Le 29 octobre 2006 - 10:58 bruno a dit :

j'ai pas bien compris votre citation de Kant. Dans quel ouvrage Kant aurait-il prononcé que l'art est synonyme de liberté ?

[+/-]  Le 22 décembre 2007 - 17:59 abrial claude a dit :

merci pour cet article comment acheter des oeuvres
merci cordialement

[+/-]  Le 31 janvier 2008 - 15:41 bros j pierre a dit :

peut on faire quelques rapprochements entre
art modeste et arts premiers ?
cette question me vient instinctivement à l'esprit je ne sais pourquoi
Y voyez vous Phil des accoitances proches ou lointianes
la fascination de Hervé pour l'Afriqueke par ex ne preche t elle pas pour ce rapprochement

[+/-]  Le 31 janvier 2008 - 15:41 bros j pierre a dit :

peut on faire quelques rapprochements entre
art modeste et arts premiers ?
cette question me vient instinctivement à l'esprit je ne sais pourquoi
Y voyez vous Phil des accoitances proches ou lointianes
la fascination de Hervé pour l'Afriqueke par ex ne preche t elle pas pour ce rapprochement

[+/-]  Le 5 octobre 2008 - 21:40 galindo eric a dit :

je suis setoie et je vous adore mr hervè di rosa

[+/-]  Le 8 octobre 2009 - 14:55 Russo Sébastien a dit :

J'avais 20 ans à l'époque ou j'ai vu pour la première fois les travaux de Di Rosa, j'ai mis 20 ans à me rendre compte que je faisais de l'art modeste et qui sait un jour plus loin mon travail pourra être vu et revu à Sète.