mercredi 12 avril 2006

Sur Berlusconi et surtout sur Ségolène Royal

On aurait dû lire avec attention la tribune d’Ilario Calvo, alors peut-être le tête-à-tête Prodi-Berlusconi nous aurait-il moins étonné, et on devrait revisiter nos classiques politiques pour comprendre ce qui se joue autour de Ségolène Royal.

Ainsi donc l’Italie aura hésité jusqu’au bout entre Prodi et Berlusconi. Ilario Calvo est beau, sympathique, bateleur, il a marqué à jamais les esprits amusés dans l’émission de Christine Bravo, alors on en oublie qu’il a fait des études de philosophie et qu’il peut vous parler d’Umberto Eco pendant des heures. Son analyse dans ce blog, il y a dix jours, était juste et intéressante pour nous.

Entre un homme de droite et un autre du centre, le choix est difficile. La politique a besoin de polarité, elle avait besoin d’un leader de gauche face à un leader de droite, et elle a mis un représentant de l’UDF locale face à Berlusconi et ainsi, lui fut-il difficile de récupérer et transcender le courant anti-Berlusconi qui s’était fait sentir auprès d’une frange d’électeurs affectée par le recul économique de l’Italie lanterne rouge de la croissance européenne, forte de ses PME, faible du reste. Les premières analyses montrent la césure entre les élites et le peuple là bas aussi. L’Italie élitiste a rejeté tout ce qu’incarne de vulgarité et de souffre Berlusconi. Le peuple italien, lui, voit les choses autrement. Pour la première fois, l’Italie a eu un semblant de stabilité, il a gouverné plusieurs années, unifié la droite, elle a mis à sa tête quelqu’un qui lui a parlé de grandeur et d’ambition. Si la chair est faible, la pensée aujourd’hui aussi, en Europe occidentale.

Les élites et le peuple, cela nous amène à Ségolène. J’avais parié sur son affaissement le jour où le débat s’emballerait et le jour où le harcèlement rentrerait dans la danse. Je pense m’être trompé. Ce n’est pas si simple, sa campagne est stratégiquement géniale, je ne sais si cela ira au bout, mais déjà devons-nous comprendre l’ampleur de ce qui se passe. Conceptuellement, c’est fascinant. Elle a autour d’elle des gens qui font des analyses sur la société similaires à ce dont nous parlons dans ce blog. Elle a pris acte depuis longtemps du fait que plus rien ne se passe au niveau institutionnel, mais que tout se passe dans les interstices de la société que nous avons décris la semaine dernière. Elle prend acte d’une époque qui bascule et n’adhère plus à l’idéologie de progrès. Notons d’ailleurs que cela se fait sincèrement tant le débat sur les OGM, par exemple, nous a montré sa vision personnelle du progrès. La blogosphère est le réceptacle de tous ces mouvements qui agitent le monde, et autant de médias alternatifs où l’opinion se forge et où les idées naissent sans intermédiation. Elle en prend acte, officialise le contournement de l’appareil politique, sacre le citoyen expert. Aucun de nous n’était jamais allé jusque-là. Nous avons tous parlé de consommateur expert, d’exigence citoyenne, nous avons tous parlé de ce fourmillement d’idées, de ces innovations qui sont dans la société, nous avons parlé de son autonomisation, mais jamais nous n’avons osé généraliser, car tout de même, le citoyen expert, c’est aussi celui qui lit des feuilles de choux, sacralise la télé réalité, est raciste et beauf aussi.

Dans une radicalité intéressante des politiques, elle ne s’embarrasse pas des distinctions, et ainsi est la première à institutionnaliser ce que nous disons tous. Elle conceptualise à nouveau la politique. Elle parie dessus, démocratise cette pensée, explique que toutes ces expérimentations, elle appelle à les recueillir, les polir dans son site « Désir d’avenir » pour ensuite en faire la matière de son livre. Elle propose de rendre le pouvoir aux gens. Elle veut de l’horizontalité, des concertations entre égaux, moins de verticalité, ces choses imposées du haut à destination de ceux d’en bas. C’est brillant et dangereux. C’est « et », les deux cohabitent. C’est follement brillant, car cela coupe sous le pied l’argument fondamental de Laurent Fabius qui est l’expérience et le point de vue. Il a analysé l’économie et son évolution, ceci l’amène à penser que le monde va au mur, et qu’il faut changer le système capitaliste et redonner à l’Etat les moyens d’intervenir et de mettre le bien public, le système social français au service de l’économie. Elle, elle dit que les gens en ont assez des discours compliqués et tout faits auxquels on ne comprend rien, et qu’elle veut que les gens décident de la politique qui sera la leur, sa démocratie se veut participative. Elle trouve une base théorique pour ne pas débattre. Débattre, c’est se perdre en conjectures et c’est, à nouveau, entériner la coupure. Avec elle, il n’y en aura plus. Nous avons vu avec le livre de N. Brion et J. Brousse que les élites sont dans leur bulle, pas elle. Débattre, c’est penser que l’on sait tout et cela les gens n’en veulent plus. Sans polémique aucune, c’est démagogique. De la démagogie, il en faut, mais là peut-être est ce trop.

Le parti est donc contourné, il n’est plus l’endroit où le recueil se fait et où les choses s’élaborent, il sera une officine de désignation en septembre, puis le moyen de la campagne. Le changement fait peur et nous savons ce que nous avons avec les partis, mais en même temps il est vrai que la machine est grippée et que d’autres formes doivent être trouvées. Je trouve intéressant de noter que cela est assez proche de ce que sont les deux grandes formations américaines, et avec R. Debray et B.H. Levy, nous savons combien leur démocratie institutionnelle est vivace.

Le danger. Il y en a deux, le premier c’est celui de définitivement entériner ce déclassement du politique. Déclassement débuté il y a trente ans autour de la mouvance sociale chrétienne de ce pays, érigée en pratique politique par M. Rocard, premier ministre, avec des résultats assez brillants. Pensons au regard du CPE et de la difficulté à négocier, aux accords de Matignon, aux premières discussions sur le statut de La Poste, aux couvertures sociales universelles, etc. Le second, c’est le retour de bâton. La vie ne peut être un recueil permanent. A un moment, il faut institutionnaliser, instituer plutôt. Sinon, c’est la campagne permanente et l’absence de délégation. La contestation permanente aussi puisque « mon avis vaut celui de tout le monde ». Là ça peut mal finir, comme toute aventure populiste, et ce, à nouveau sans esprit de dénigrement, il faut juste savoir ce qui est en jeu.

Ce débat est passionnant et nous confirme ce que nous avancions la semaine dernière avec notamment le Paradigme de T. Kuhn, car il n’est pas anodin que ce soit maintenant que S. Royal apparaisse ainsi. Oui, un monde s’écroule et nous devons chercher ce qui va le refonder, nous nous sommes dit : où sont les tribus chrétiennes et les Byzances d’aujourd’hui ? Là c’est de l’histoire en action. Oui 2006 est bien une année historique en communication, et la communication est bien désormais au centre de la création de valeur sociale, elle n’est pas à la marge.

Face à Ségolène à Gauche, qui et comment ? Je pense que l’alternative est réduite à deux noms. Laurent Fabius et Arnaud Montebourg. Chacun dans le camp de la politique volontariste classique, car cette famille ne va pas mourir demain et d’ailleurs peut-être gagnera-t-elle. L. Fabius, au nom d’une vraie pensée qui a évolué, et pour qu’il soit possible dans ce pays d’évoluer et de changer d’avis parce que la vie et l’économie avancent. Il est quand même inimaginable que l’on refuse à cet homme de faire les constats que Arthus et Peyrelevade font et d’en tirer des conclusions. Arnaud Montebourg, c’est je crois la même fougue créatrice que Ségolène Royal, et ce serait définitivement changer d’ère et sacrer une nouvelle génération. Montebourg, c’est les idées et le fond, et le refus des prébendes. C’est un cogito sur ce qui est juste ou pas.

Bien sûr, les interrogations demeurent, elle a tout de même entériné l’idée que son projet c’était de ne pas en avoir, que ce serait d’incarner et porter un mouvement. Resteront tout de même des questions quand le débat sera inévitable. Face à l’évolution de l’économie, quoi ? Face à la politique étrangère, quoi ? Etc. Mais ce qui se passe est quand même diablement intéressant. Nicolas ? Une autre fois, mais il doit commencer à se poser quelques questions sur l’incarnation de la rigueur, de la compréhension des gens, de l’ordre et de l’avenir. Si la politique redevient passionnante, alors là…

Par Philippe Lentschener, le mercredi 12 avril 2006.

Posté par le 12 avril 2006
Société
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[+/-]  Le 12 avril 2006 - 14:17 Roland a dit :

Votre analyse n'est pas incompatible avec le positionnement de Nicolas Sarkozy ; sémantiquement "la France d'aprés" et trés proche du "Désir d'avenir"... le glissement est simplement dans l'action induite que connote la france d'aprés... elle existe putativement cette France alors que le Désir d'avenir est trop générique.. sans doute un teaser. On retrouve là la vraie différence entre la droite et la gauche : l'utopie versus l'ambition !

[+/-]  Le 13 avril 2006 - 10:51 Greg a dit :

Elysées Royal ?

C’est vrai, tout le monde en parle, Ségolène Royal est partout, tout le monde l’expose et le sketch des guignols de vendredi dernier sur son « plan média » était très drôle. Ségolène, appelons là par son prénom, a vraiment toutes les qualités pour gagner. Je ne ferai pas ici de politique mais seulement de la communication.

1/ Ségo c’est nouveau !
Ségo c’est un super produit qui vient de sortir, personne ne connaît son action politique hormis ces électeurs de Poitou-Charentes (tiens c’était déjà la patrie de Raffarin !). C’est une nouvelle méthode aussi. A la sur médiatisation de Nicolas Sarkozy, elle oppose sa discrétion. Qu’on se le dise, Ségolène n’est pas là pour jouer les gros bras. Ségolène c’est 100% finesse, avec des vrais morceaux de femmes dedans.

2/ Ségo c’est beau !
Ségolène Royal est une belle femme, avenante, ni trop vieille ni trop jeune.
Ségo elle sait tout faire (travail, famille, mari), rien ne l’arrête et sur le terrain de l’énergie là aussi, elle n’a rien à envier à Nico. Paradoxalement, c’est son immobilisme qui l’a rendu populaire. Les Français n’aiment pas les gens qui se montrent : ils aiment la discrétion. Ségolène l’a bien compris.


3/ Ségo c’est show !
Ségo ne parle pas autant que Nico mais quand elle s’exprime c’est plutôt avec brio.
Elle rallie souvent un maximum de gens à sa cause…qu’il soit de droite ou de gauche, et quel que soit leur âge…
Ségolène est royale dans tous les médias, TV bien sûr, radio, presse, et Internet sur lequel elle fait l’essentiel de sa campagne (nous y reviendrons).
Ce mercredi 12 avril, Ségo chatte avec tout le monde sur LCI ! Qui l’aime la suive semble-t-elle crier partout.

Sur le papier, le produit est parfait et facile à vendre.

Le problème sur le Marché de la politique c’est le même que sur n’importe quel autre marché : la concurrence.
En politique on ne tue pas l’autre grâce à des millions de dollars (pas en France en tout cas, et en Italie visiblement ça marche plus…), on le tue grâce au temps d’antenne.

Seulement voilà, comme pour toute bonne publicité, trop de publicité tue la publicité. En effet, répéter 5 fois la même chose en prime time tous les soirs n’a pour effet que de saturer l’espace. L’omni-présence de Nicolas Sarkozy lui a porté préjudice. De plus, plus on parle, plus on a de chance de se tromper (là aussi Sarkozy en a fait les frais).
De plus, et de manière beaucoup plus stratégique, lors de la campagne, dans le dernier tournant, chaque temps de parole médiatique sera décortiqué, comptabilisé, chaque temps de parole « officiel », c’est à dire émanant du parti.

En s’affranchissant du parti, Ségolène Royal empruntent les voies de la publicité « sous-terraine ». Autrement dit, grâce à son blog, à l’instar de n’importe quel buzz marketing, elle joue à plein le « snow ball effect » et adopte sans rien changer, la stratégie de « blogskrieg » médiatique qui a mené Georges Bush à la victoire. En effet, lors de la dernière campagne américaine, c’est le blog qui a fait office d’arme de communication massive…

Autant de blogs qui parle d’elle c’est autant de 4 X 3 en moins, et donc autant d’électeurs potentiels en plus…
Ségolène Royal s’est entourée d’amis conseillers en communications, de spindoctor brillants.
Toute sa campagne actuelle, concernant ses idées et son programme, se joue sur son site « désir d’avenir » dont l’essentiel des réactions et des échanges fera naître son livre programme. C’est une double stratégie de complémentarité : complémentarité des médias, (internet + édition) et complémentarité des débats (internaute – politique).

Ségolène Royal vous avez raison, a parfaitement compris que la démocratie participative était la seule manière de ré intéressé les Français à la politique.

Le risque, car il y en a un, c’est que le pouvoir politique, en tant qu’instance exécutive se doit de trancher, et on ne peut pas le faire sans conviction personnelle ou conviction de parti forte. Car aujourd’hui il ne semble plus possible de pouvoir satisfaire tout le monde et on ne peut même pas toujours satisfaire la majorité…
La précarité, dont on a beaucoup parlé récemment touche aussi le politique. Le quinquennat a changé la fonction présidentielle en intermittent de la politique. Le politique est précaire puisque son sort dépend de ses électeurs. Pour rester au pouvoir, le politique se doit de faire plaisir quelles qu’en soient les conséquences…

Pour l’instant Ségolène Royal ne semble pas avoir de conviction réelle, elle suit le mouvement et le mouvement la pousse… pour l’instant…

[+/-]  Le 13 avril 2006 - 12:13 Litvine / Nathalie a dit :

Effectivement, théoriquement, l'attitude et le positionnement de Ségolène Royal ne sont pas loin d'être parfaits (enfin, pour qui rêve de voir s'épanouir l'idéologie de gauche sur un mode contemporain). Et effectivement, sa stratégie et son plan de communication est impeccables, certainement proches du sans faute (il faut dire qu'elle est bien accompagnée la Dame). Mais il manque quelque chose de totalement essentiel pour faire de Ségolène Royal notre future présidente, quelque chose de difficile à nommer précisément. Une posture, la quintessence de la "Femme d'Etat", qui, presque de façon subliminale, mais aussi de façon inconditionnelle, "illuminerait" et entraînerait : une posture incarnant une Vision forte, du charisme, de la puissance, de la certitude, de l'évidence ... La communication et le raisonnement ne peuvent rien pour cela, malheureusement. C'est dans les gènes ou non. Ce n'est pas une question de valeur, c'est une question d'alchimie humaine.
Non ?
Bien tristement, le fait que les Italiens votent encore à près de 50% pour Berlusconi le prouve et d'autres faits d'Histoire l'ont montré. Fondamentalement, les Hommes ne changent pas, ne prennent pas de recul au fil de ans et des siècles ; j'en ai peur ...