lundi 24 avril 2006

Sur l’Allemagne

La coupe du monde de football va démarrer le 13 juin 2006 pour la France, en Allemagne. Les discussions vont bon train sur deux sujets, le football lui-même et les chances de l’équipe de France, et l’Allemagne en temps que destination. Le cas de communication est vertigineux. Le pays ne fait pas rêver et la langue a de plus en plus de mal à être enseignée.

Là comme ailleurs, les réponses rationnelles ont du mal à passer, oui la place centrale du pays dans les rapports avec l’Est, le pivot avec l’ex-URSS, le poids dans les exportations, la beauté de la Bavière, le renouveau spirituel couronné par un Pape, rien n’y fait. Et les dubitatifs ont raison. Comme toujours, ce poids brut rationnel ne peut rien faire et d’ailleurs, ne doit rien y faire.

En communication, lorsque l’on se trouve face à de tels cas, seule la montée en compétence est la réponse. Réussir à mêler l’envie de s’élever à un sujet est la seule possibilité qui est donnée au sujet de se révéler. Le débat sur l’appareil d’état est, en l’occurrence, un exemple merveilleux. Si on le regarde d’un point de vue comptable, il est trop tout. Trop peuplé, trop dépensier, trop large, etc. Le réformer ? Et quoi donc, peut- on demander à quelqu’un de se faire hara-kiri ? Donc tous les audits du monde ne pourront que créer du déclinisme et de la neurasthénie. Seule la montée en compétence permettrait de mettre en mouvement quelque chose. Comment ? Nous avons déjà parlé de l’économie de l’intelligence, de l’économie de l’immatériel. Si un ministère a un objectif acté par la nation, exemple : le ministère de la culture devrait créer des troupes de spectacle vivant, théâtre, musique, mimes, dans mille villes en France, les diriger dans leur établissement, le financement, la formation, la localisation. Là, cela devient plus simple. Des fonctionnaires font le boulot ou pas, s’en rendent compte, vont se former, l’évaluation est devenue possible en fonction de choses évidentes, le redéploiement est possible également, on décide que ces mille villes seront celles ou seront concentrés les fonctionnaires de type X ou Y, ceux qui dirigent, se détachent d’eux-mêmes par la maîtrise du sujet, etc. Et cela peut être rendu possible pour tous les ministères.

Alors l’Allemagne ? Rationnellement le travail est impossible, mais là encore, les sciences humaines peuvent nous aider. Si dans la France entière, dans l’enseignement secondaire et supérieur, on se rendait compte par un travail dirigé (et l’avenir de l’Europe peut provoquer cet impératif) que le monde des idées vit sur l’Allemagne, et principalement sur l’Allemagne de la fin du XIXème siècle et celle du début du vingtième siècle !? On peut passionner sur ce pays, en parlant du tournant que prennent les idées avec Emmanuel Kant, rappeler qu’il va devenir monumental en réfléchissant sur les fondements de la connaissance humaine, sur la raison, la capacité de juger et établir que la moralité se trouve dans la volonté du sujet. Puis vient Hegel, l’Aristote des temps modernes qui va préciser la pensée dialectique où la thèse et l’anti-thèse se dépassent dans la synthèse. La pensée se précise dans son volant social, lorsque Marx et Engels pensent le capitalisme dans son rapport social, la critique du capital et la crise obligatoire d’un système reconnue aujourd’hui par ceux mêmes qui ont voué les auteurs du manifeste du parti communiste aux gémonies. Freud est un médecin philosophe qui rendra Salzbourg célèbre pour autre chose que Mozart, il en fera la ville du premier congrès de psychanalyse. Tous vont définir une œuvre monumentale dont il faut donc savoir séparer l’analyse et ce qui en sera fait plus tard en leur nom, mais sans leur copyright.

D’autres vont être francs tireurs, vont vouloir remettre en cause le système, Schopenhauer et bien sûr Nietzsche, seront ennemis de la raison, nous travaillons sur leurs concepts, les enfants du CPE ne savent pas qu’ils ont défilé en pensant au crépuscule des idoles et à la phrase « sculpter sa vie comme une œuvre d’art » qui remet en cause la valeur travail comme centre d’une vie, ce qui était cher à Kant. Toute la réflexion sur le désenchantement du modèle technique doit tant à Schopenhauer et plus tard, à Walter Benjamin et la fin de l’Aura. Tout cela vient de là bas. Cette pensée, ce bouillonnement, cette force vitale intellectuelle viennent de là bas. Et le début du siècle va nous donner les nouveaux Héloïse et Abélard avec, bien sûr, les incontournables Heidegger et Arendt, et puis et puis bien sûr le nazisme. Mais contre ce nazisme, il y a aussi tous ceux qui partent et vont fuir cet enfer, Berthold Brecht et le ventre d’où est sorti la bête immonde toujours fécond, Kafka le seul écrivain qui ait pressenti que le monde imaginaire du cauchemar serait réalité, Thomas Mann qui pense que l’idée même de nation allemande est morte avec douze ans de nazisme, Arthur Koestler, Lion Feuchtwanger, sans parler des peintres comme Klee ou des musiciens, etc.

Cette nation a donné tant de choses. Quand on y plonge avec délectation, alors l’idée de bien comprendre la langue vous revient, je l’ai apprise au lycée, j’étais nul car son enseignement était objectivement difficile. Vient un moment où l’histoire et la philosophie vous poussent à essayer d’en savoir un peu plus, quand Karl Kraus crie que l’Allemagne, patrie de penseurs et de poètes, est devenue celle des juges et des bourreaux, en allemand, les dichter und denker, deviennent, richter und henker. Le jeu de mot poétique avive l’idée, cela donne envie de se replonger dans la langue.

Tout cela s’est passé là bas, cette pensée si forte, si dense, vient de là bas et aujourd’hui, ce pays se perd dans l’économie car il a peur de son imaginaire, de sa violence. Il ne s’aime pas, et est fascinant même dans son suicide culturel. Jurgen Habermas relance une école, mais l’Allemagne devra sûrement trouver son chemin, en dehors de la philosophie, car la matière même est en recherche d’un second souffle partout. L’Allemagne semble avoir peur de l’ambition. Elle a beaucoup de mal à mettre de l’intangible dans son économie. Son modèle de rétablissement économique s’est fait sur une réussite à l’exportation sur des biens de consommation technologiques courants. En deux mots caricaturaux, l’Allemagne vend des appareils numériques à la Chine. Pas d’économie de l’immatériel ou de l’intelligence. Un pays qui ne s’aime plus. Il se réfugie dans le fonctionnalo-rationnel. Il appelle à son secours toute la culture luthérienne faite d’ascétisme, de tradition de l’économie au quotidien, de condamnation des icônes, pour ne plus replonger dans ses démons.

Qui s’intéresse de près à l’histoire des idées et au bouillonnement germanique aura envie de voir où cela s’est passé, de s’asseoir là où Heidegger s’est assis, où Jonas s’est assis pour repenser l’éthique et la technique. Tous les concepts du monde nouveau sont là et viennent de là. Les questions que pose l’obsolescence des produits, leur renouvellement accéléré, le recours au low-cost, toutes les réponses disponibles viennent de là. Sommes-nous loin de la communication ? Non, se battre contre des marques concurrentes ou parler de l’Allemagne, c’est la même chose. Seule la montée en compétence de celui qui reçoit un message donne envie de faire l’effort, autrement le cours contraire est trop fort. Communiquer ce n’est pas émettre, c’est recevoir.

Autrement, Philosophie Magazine vient de paraître. Courez-y et lisez-le, c’est superbe. Après Arts Magazine, c’est donc la deuxième livrée de popularisation, ce qui n’est autrement qu’affaire d’initiés. Il faut que ça marche, car le journal le mérite, il est formidablement fait. Il y a une loi du marketing de la presse qui est passionnante, c’est la suivante. Pour tout domaine donné, il y a un bassin de 10 % de lecteurs potentiels pour un titre généraliste qui accepte de sortir de la revue pour initiés. C’est ainsi que l’on assiste incrédule au succès de Géo, quand les précédents spécialistes ne faisaient que 35 000 exemplaires, au succès d’Arts Magazine quand les spécialistes faisaient 30 000 exemplaires. On ne comprend pas, à l’époque, le succès de Studio et Première quand le film français fait ce qu’il fait et tout le monde hésite à se lancer dans un domaine donné, en oubliant cette règle. Il existe des magazines incroyables de collectionneurs de Deux Chevaux ou Quatre Chevaux, on ne comprend pas leur succès, la règle est pourtant simple et là. Personne ne comprend le succès de Midi Olympique, appliquez la règle. Donc, longue vie à Philosophie, journal remarquable, deux millions de Français s’adonnent à la philo d’une façon ou d’une autre, cela peut faire 180 000 exemplaires, alors, publicitaires, aidez-les.

Donc le 13 juin, premier match de l’équipe de France à Stuttgart. C’est quoi cette ville ? Juste celle où Hegel est né, il doit y avoir des choses à visiter.

Par Philippe Lentschener, 24 avril 2006.

Posté par le 24 avril 2006
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[+/-]  Le 2 mai 2006 - 13:14 Greg a dit :

L’envie d’avoir envie

Malgré le retard (et oui, chercher un job prend du temps !), je ne résiste pas à revenir sur votre commentaire sur la communication ou plutôt sur la non-commiunication de l’Allemagne.

L’Allemegne ne sait pas se vendre, c’est vrai et vous en faites un constat amère et vous avez raison.
Mais il y a pire, il y a la manière dont elle essaie de vendre. Imaginez, pour accueillir un plus grand nombre de spectateur, ce pays n’a rien trouver de mieux que d’ouvrir au grand jour le plus grand (excusez mon langage) « bordel » du monde. L’Allemagne, pays si raffiné, si riche de culture s’est abaissée à de tels procédés.

A la lecture de Slavoj Zizek (que je conseille à tous ceux qui aiment penser) on s’aperçoit que l’Europe peut être résumé à 3 pays : La Grande Bretagne, La France et l’Allemagne.
Zizek explique comment chacun de ses pays possède sa propre fonction dans cet ensemble, dont on essaie tant bien que mal de trouver une cohérence.
Pour Zizek, la Grande Bretagne c’est le pragmatisme, donner la priorité à la pratique, voir au jour le jour quelles peuvent être les solutions les plus adaptées aux problèmes concrets. La France, elle, est la garante des révolutions, des remises en questions, la tradition intellectuelle de la France c’est la rupture, le contre ordre, la rbellion. Enfin, pour un des plus grand intellectuel contemporain, l’Allemagne se positionne en tant que nation « contemplative ». Voilà un pays qui ne se rebelle pas, ne fait pas parler de lui et vit pratiquement dans l’isolement (comparativement à ses voisins bien sûr). L’Allemagne ne sait pas se vendre c’est un fait, non parce qu’elle ne croit pas en ces qualités (qu’elle connaît et dont elle est fière) mais bien plutôt parce qu’elle n’en voit pas l’intêret, pourquoi montrer aux autres à quels point l’Allemagne est un pays formidable. S’ils ne s’en aperçoivent pas tous seuls est-il nécessaire de leur prouver ? L’Allemagne n’a pas vraiment exporté ses idées, ce sont des « non-allemands » qui ont fait savoir à quel point ce pays était riche culturellement et humainement.

Pourtant, tout est fait pour que la France cultive sa relation privilégiée avec l’Allemagne, puisque nous sommes dans la communication parlons communication. Qui peut s’enorgueillir de partager une chaine de TV avec un autre pays ? A ma connaissance, ARTE est une chose unique au monde, la possibilité pour deux pays de se comprendre via le même canal, de se parler dans la même langue médiatique.

Un mini programme comme « karambolage » (diffusé sur ARTE selon une programmation quasi-aléatoire) nous explique en quelques minutes ce qui fait les particularités de nos deux pays. Je me souviens d’ailleurs parfaitement d’un numéro sur la manière dont on mange le pain de l’autre côté du Rhin. Cela ne change pas la face du « couple franco-allemand » mais soude un peu plus nos deux pays. A la fin de cette émission, un petit jeu est proposé aux téléspectateurs. Il s’agit pour ce dernier de deviner en 2 minutes, si la scène qui lui est proposée se passe en France ou en Allemagne. Pour beaucoup, ce test apparemment simple est un vrai casse-tête tant les détails sont à a fois simple et très bien dissimulés.

A l’inverse, comme vous le souligner la communication c’est recevoir et nous sommes incapables de revoir l’Allemagne : l’enseignement de la langue de Goethe y est (pour rester politiquement correcte ) compliqué, et ARTE n’est pas regardé comme elle le devrait.

Enfin, comme les autres pays d’Europe, et à la différence des Etats-Unis par exemple, l’Allemagne est un pays symptomatique d’une apathie triste. L’opportunité (qu’il faudra savoir saisir) pour notre Europe vieillissante est d’être encore une terre qui attire. Seule l’immigration redonnera ce coup de jeune aux idées et au dynamisme, ce coup de jeune qui nous ferait tant de bien, sous peine de devenir « la vieille Europe ».

[+/-]  Le 3 mai 2006 - 14:48 Marc a dit :

Faut suivre...
Mon dieu moi qui croyait que ca se jouait à 22 avec un ballon.

[+/-]  Le 10 juillet 2006 - 18:58 viktor a dit :

A propos de Heidegger, signale la sortie d'un numéro double de L'Infini N°95, été 2005
Heidegger : Danger en l'Etre
250 pages qui lui sont entièrement dédiées. Sommaire et extraits sur :
http://www.pileface.com/sollers/article.php3?id_article=201