mardi 20 juin 2006

Sur 2006 et la chasse aux élites, et l’envie que tout soit de nouveau possible

2006 sera donc l’année de l’opinion. Nous essayons chaque semaine ici de le comprendre, nous avons parlé bien des fois du danger du populisme quand l’opinion se trouve ainsi flattée et que l’on se prosterne devant elle quoi qu’il arrive. Voici la forme que prend ce populisme, la chasse aux élites. La battue est organisée, les chiens lâchés, au prétexte que certains prêtent le flanc à la critique, on frise l’infanticide alors que l’eau du bain s’écoule.

Quel éclairage peut-on ici dans le cadre de ce qui nous réunit, donner à ce phénomène ? Milan Kundera dans « L’art du roman », nous dit que c’est dans les pays de l’Est que ce terme d’élite est apparu pour la première fois dans le débat public vers la fin des années 60. Ce qui est étonnant, c’est qu’il ne définit pas les élites politiques, diplomatiques ou économiques, il définit les élites culturelles, et c’est pour les décrédibiliser et les accuser de porter les germes du déclin par une attitude égoïste et anti-sociale.

D’année en année, par glissement sémantique ahurissant, le terme élite ne va plus être employé que par mépris, pour parler principalement des médias et stigmatiser ceux qui ont accès à la parole publique, les intellectuels, les politiques et les hauts fonctionnaires, ceux qui sont dans la fonction publique ou ceux qui pantouflent dans le privé. Le terme élite n’est plus utilisé pour ce qu’il devrait être et ne définit plus ce qu’il devrait définir. Donc on ne l’emploie plus. On ne l’emploie plus car le sens est dévié, comme une Cabale est un dérivé péjoratif de la Kabbale qui partant de celui qui étudiait, prônait les métaphores et la complexité pour arriver à l’essentiel, fut revêtu par l’antisémitisme pour devenir un coup monté.

Et ce qui doit arriver arrive, les langues mortes ne meurent pas de leur désuétude ou de leur inappropriation à une époque, elles meurent juste parce qu’on ne les utilise pas. Elite ne va plus être utilisé car il décrit une chose décriée et parce que personne ne se lève pour le défendre ce mot, et dire que c’est bien une élite, que c’est bien de s’élever et de montrer la voix, qu’il faut des élites. Et c’est là que le totalitarisme gagne. Sur le long terme. Par la sémantique, il nous laisse plein de bombes à retardement.

Dernière forme de la chasse à l’élite : l’anti-patron. Il est vrai que de Zacharias à Forgeard, on a été gâté ces temps-ci. Vincent Bollorré, en faisant voter par l’Assemblée Générale d’Havas, le refus des indemnités d’Alain de Pouzillac qu’il a lui-même négociées et acceptées, en demandant d’invalider le salaire qu’Alain Cayzac a touché en étant là et en travaillant, en a rajouté une belle couche ! Mais un patron c’est important et c’est vital. Une vision, une ambition, un leadership, c’est fondamental et cela crée de la valeur. Le problème c’est tout ce qui s’est déroulé ces derniers temps, et là encore, la démocratie d’opinion est passée par là. Elle a enfermé ces patrons dans un cocon et les a encouragés à croire qu’ils avaient le droit de capter la sur-valeur de leur entreprise, nous en avons parlé la dernière fois. Ce qu’il faut éviter, c’est qu’après l’on ne puisse plus trouver quelqu’un qui souhaite être Maire, on ne puisse plus trouver quelqu’un qui veuille être patron. Une partie des médias transporte cet anti-élitisme, sans se rendre compte qu’elle se tire une balle dans le pied.

Sans avoir même visité le musée de François Pinault au Palasso Grassi à Venise, combien auront décidé de sa vacuité et de son art prétendu trop conceptuel et donnant trop à réfléchir (ce serait d’ailleurs un péché ?). Combien ont déjà raillé le musée du quai Branly des Arts Premiers du fait qu’il était né des caprices de Jacques Chirac. Mais que je sache, à quelle autre chose devons-nous les dernières réalisations de l’après guerre si ce n’est au caprice des rois ? Beaubourg et Pompidou, Orsay et Giscard, Le Louvre, Buren au Palais Royal, Mitterrand, mais n’est-ce pas au contraire une de leur obligation de veiller à notre grandeur et à laisser des œuvres ? Et c’est là que la mise à mort de l’élitisme me glace. Cette époque et ces médias nous ont irrémédiablement mis sur la route du rétrécissement dont Husserl nous compte par le menu la façon dont il va s’attaquer à nous en 1935 ! Et c’est cela qui est impardonnable, qu’ils soient le bras armé de quelque chose, alors qu’ils savent, ont la culture, les moyens d’appeler au sursaut. Mais dans la démocratie d’opinion, il faut tout rétrécir, tout amener à une dualité. Tout doit s’opposer deux à deux afin de pouvoir être sondé. En sondant, on crée une réalité. Nous l’avons déjà vu, les sondeurs sont producteurs de réalité. En créant une réalité, on crée du débat et on entretient son sujet. En économie, on appelle cela une bulle spéculative. On crée une mesure. Mais depuis Einstein, on sait bien que la mesure change le périmètre de ce qu’il mesure. Le débat de jeudi dernier lancé par Ségolène Royal sur l’indice des prix est formidable en la matière. En décidant d’un panier démocratique, on change toute la donne. On fait voter les gens sur ce qui doit être dans le panier de l’inflation, on y entre l’ADSL, les différents forfaits de téléphone mobile, etc. La mesure va modifier le rapport au coût de la vie en France. Mais comment ça se crée un panier démocratique, et cela évolue comment au grès des modes, et avec Internet qui transforme 15 millions de Français en salle de marché en leur permettant de comparer et d’arbitrer sur des sites et des forums ?

Quand j’avais 20 ans, je lisais un jeune sociologue formidable, Jean-Marie Brohm. Il avait écrit un livre, Sport Culture et Société, qui était époustouflant. Tout y passait sur cette France de 1980 où le sport était confidentiel et où il nous expliquait que c’était un outil d’aliénation du corps qui permettait de détourner les jeunes de la conscience sociale, etc. Un ouvrage fulgurant dans la France très idéologique de l’époque. J’ai revu Jean-Marie Brohm sur France 4 à l’occasion de la Coupe du Monde et l’ai entendu chez Jean-Pierre Elkabach sur Europe 1. Le discours est mot pour mot le même, mais nous avons vingt cinq ans de plus. C’était démodé et pathétique. Le sport est devenu une échappatoire dans la société d’aujourd’hui. Nous l’avons vu à l’occasion d’une discussion autour de la fin de la modernité, il permet au dieu corps de régner aujourd’hui et de supplanter la raison. A l’individu de rêver un destin pour lui et non pour le collectif. Quand on assiste au rétrécissement de la société, lui au moins nous permet encore de nous peindre en héros. On se donne les rêves que l’on peut. Le sport aujourd’hui c’est Stendhal et Fabrice Del Dongo qu’on essaie de ressusciter pour éviter que Flaubert et l’ennui quotidien ne règne, ou que le l’imprévisibilité de Diderot et de Jacques le Fataliste ne nous guette. Kundera encore, ses romans préférés. Un roman dit tout de la société avant que les sociologues et les philosophes ne conceptualisent. Je voudrais bien d’un candidat romantique en 2007, qui nous dise que Tout Est Possible, oui vraiment.

Par Philippe Lentschener, mardi 20 juin 2006.

Posté par le 20 juin 2006
Société
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[+/-]  Le 20 juin 2006 - 18:09 Thomas a dit :

Monsieur Lentschener,

Réhabilitons le mot « élite » comme vous le prônez et considérons donc son sens premier à savoir: « Ce qu'il y a de meilleur dans un ensemble composé d'êtres » ou encore « le produit d'une élection qui, d'un ensemble d'êtres ou de choses, ne retient que les meilleurs sujets ».

Ce raisonnement nous permet donc de trouver l’élite de la France parmi les étudiants en grandes écoles et qui seront bientôt diplômés à bac +5 ou à bac +6/7/8.

Là n'est pas le débat que vous avancez dans ce billet, mais je me permet quand même de vous posez la question: Comment voulez-vous attirer cette élite en ne proposant que des embauches à 24 K € à ceux qui possèdent de bons diplômes et des compétences certaines ?

24 K € représente environ les 2/3 d’une embauche normale pour un bac + 5, c’est aussi la moitié de ce que propose les secteurs qui ont pour vocation de rassembler les élites.

On pourrait vous paraphraser et écrire:
« Ce qu’il faut éviter, c’est qu’après l’on ne puisse plus trouver quelqu’un qui souhaite travailler dans la publicité. »

Ce constat n’est pas à considérer comme une dénonciation mais plutôt comme une incompréhension des processus de recrutement actuellement en place en agence. Une chose m’échappe très certainement. Cette ignorance ne demande qu’à être éclairée.

[+/-]  Le 22 juin 2006 - 11:12 Prud'homme Jean-Pierre a dit :

Dans "L'art du roman", Milan Kundera parle de la première occurrence en France du mot "élitisme" (1967) et "élitiste" (1968) (NRF, éd. Gallimard, 1986, p. 157, et non pas du mot "élite" (ce que confirme le "Dictionnaire historique de la langue française"). Il eut peut-être été ici intéressant de citer le texte en entier, ce qui aurait sans doute donné à votre envoi un autre sens...
Petite remarque toutefois : On sait ce que l'inventeur du roman moderne, Honoré de Balzac, pensait des mots en "isme" ; il parlait même de "pathologie des mots en isme", ce qui lui fera préférer (et inventer) le mot "modernité" à celui de modernisme... On a peut-être pas encore bien compris qu'il pouvait y avoir par exemple des "humanismes" sans "humanité". Un publicitaire comme Marcel Bleustein-Blanchet n'en avait-il pas eu le présentiment quand il avait voulu tirer la sonnette d'alarme dès 1934, en faisant, avec quelques uns de ses amis, traduire, éditer et distribuer aux politiques de l'époque "Mein Kampf" - poliques qui selon lui ne l'ont pas lu ?
Pathologie des mots en "isme", disais-je !
A une époque où l'individualisme a pris le pas sur le collectif, où l'économisme a pris le pas sur le politique, le court-termisme sur la durée, où la représentation a pris le pas sur la présentation, où le consensus ne supporte aucun dissensus ; dans une époque où règne "l'honnête médiocrité" (Peter Drucker), où le "live" a remplacé le livre, le culturant le cultivant, la gestion de l'avenir (zu-kumft) la construction d'un futur,.. où les mots "expérience", "autorité", "obéissance", "politesse", "norme", etc.. ont été vidés de leurs sens premiers, on peut se demander en effet quelle nouvelle fiction nous fera passer de la survie à la vie tout simplement ?

[+/-]  Le 23 juin 2006 - 13:57 Silvere totin a dit :


ma femme a consulte votre epouse et elle lui a annonce que je la trompais ce qui est vrai ,et vous si vous etes cocu qui vous le dira

[+/-]  Le 23 juin 2006 - 14:36 Gregory CASPER a dit :

Philippe, il me semble que votre optimisme vous a quitté.
Je suis d’accord, les élites, ou l’élite est aujourd’hui vu comme quelque chose de mauvais, dont on se méfie. Je ne vais pas ici vous faire part de ma vie, mais à l’école, on traite facilement les bons élèves « d’intello ». Jusqu’à ce que je comprenne que c’était le diminutif d’intellectuel et que les intellectuels c’était des gens qui pensaient par eux mêmes et avaient un esprit critique, cela me faisait du mal. Aujourd’hui quand on me dit que je suis un intello, je dis merci.

Cette petite histoire illustre le fait que les mots n’ont que le pouvoir qu’on leur donne, le langage a cela de fabuleux qu’il est partagé par tous. Quand certains dévalorise l’élite, il dévalorise ce qu’il pense être l’élite.Je pense que l’élite et l’élitisme sont des concepts, une vue de l’esprit, on n’est tous l’élite de quelqu’un ce qui fait que l’élite, de manière « absolue » n’existe pas. Il y a de grands hommes, des dirigeants, de grands patrons, des philosophes mais on ne peut pas regrouper de manière homogène au sein du terme d’élite patronale des individus aussi différents que Zacharias Forgeard, Bollorré, ou Michelin.

De plus, puisque le terme est aujourd’hui devenu un jugement de valeur, une même personne sera pour certain membre de l’élite et pour d’autre non. Un terme aussi « collectif » que « élite » n’a plus d’intérêt réel, moins parce que les « grands gommes » se font rares ou sont décriés, que parce que le terme même n’est plus pertinent dans le règne de l’individu auquel nous assistons.

Vous faites un parallèle entre le sport et la littérature, cela me rappelle une autre comparaison de Georges Orwell : « pratiqué avec sérieux, le sport n'a rien à voir avec le fair-play. Il déborde de jalousie haineuse, de bestialité, du mépris de toute règle, de plaisir sadique et de violence ; en d'autres mots, c'est la guerre, les fusils en moins. » Imaginez ce qu’il aurait dit en voyant la Coupe du Monde…
Mais peut-être que de nos jours la guerre dont parle Orwell ce n’est plus militaire mais plutôt économique. En cela, la coupe du monde, événement sportif planétaire est un joli miroir de notre économie mondiale comme je l’expose sur mon blog www.thinkblog.unblog.fr.

Faisons tout notre possible pour que tout soit possible.

[+/-]  Le 25 juin 2006 - 18:02 christian a dit :

Bizarre le commentaire de jean- pierre car Kundera dans ce court abécédaire écrit le mot Elite huit fois, le sens est particulièrement celui que décrit philippe, et je trouve le commentaire de jean- pierre en ligne avec ce blog, alors késkiveudire?

[+/-]  Le 26 juin 2006 - 9:18 Jean-Pierre a dit :

Je me suis tout simplement mal exprimé, Christian ! Je voulais dire que dans le texte (de 1986) qu'évoque Philippe Lentschener, Kundera ne parle pas de la première occurrence du terme "élite", mais bien de celle des mots "élitisme" et "élitiste". En voici le texte :
"Le mot élitisme n'apparaît en France qu'en 1967, le mot élitiste qu'en 1968. Pour la première fois dans l'histoire, la langue elle-même jette sur la notion d'élite un éclairage de négativité sinon de mépris.
La propagnde officielle dans les pays communistes a commencé à fustiger l'élitisme et les élites au même moment.Par ces mots, elle visait non pas des chefs d'entreprise, des sportifs célèbres ou des politiques, mais exclusivement l'élite culturelle, philosophes, écrivains, professeurs, historiens, hommes de cinéma et de théâtre.
Synchronisme étonnant. Il fait penser que c'est dans l'Europe tout entière que l'élite culturelle est en train de céder sa place à d'autres élites. A l'élite de l'appareil policier là-bas. A l'élite de l'appareil mass-médiatique, ici. Ces nouvelles élites, personnes ne les accusera d'élitisme. Ainsi le mot élitisme tombera bientôt dans l'oubli."
La référence à la fameuse conférence de 1935 d'Husserl ("La crise de l'humanité européenne et la philosophie) faite dans l'envoi de Ph.L., via Kundera (cf.1ère partie de "l'art du roman), m'a rappelé qu'en 1946, Heidegger écrira sa fameuse "lettre sur l'humanisme". Chez Husserl il était question de l'humanité, chez Heidegger de l'humanisme. D'où certainement ma digression balzacienne sur la pathologie des mots en "isme".

[+/-]  Le 27 juin 2006 - 14:17 laurent benguigui a dit :


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[+/-]  Le 29 juin 2006 - 21:23 de Villers Brice a dit :

Monsieur,
vous cherchez à réhabiliter le rôle des élites en revenant sur leur origine et leur fonction mais c'est sans compter sur l'insondable - et insoluble - paradoxe mis au jour par Tocqueville qui criant de voir le régime démocratique faire émerger une "servitude douce et paisible" où chacun serait pris dans un ensemble de "petites règles compliquées, minutieuses et uniformes" interdisant aux "esprits les plus originaux et aux âmes les plus vigoureuses" de " se faire jour pour dépasser la foule. les âmes d'élite se trouveraient ainsi soumies à la tyrannie de la majorité.
la question à se poser est donc moins celle de la stigmatisation des élites - car une équipe de France gagnante au football est bien une élite acclammée par le peuple tout entier " que celle de la légitimité et de la légitimation de certaines élites.
La crise du CPE à cet égard apparaît rejeter certaines élites dirigeantes, pour mieux faire émerger de futures élites étudiantes syndicales , qui pourraient, l'âge aidant, rejoindre les élites aujourd'hui décriées...

[+/-]  Le 30 juin 2006 - 14:29 antoine rougerie a dit :

tres bien votre intervention ce matin sur bfm.

[+/-]  Le 17 juillet 2007 - 12:20 Catia a dit :

je vous aime, et je vous trouve tres beau!!

[+/-]  Le 26 avril 2011 - 16:18 frantz Petrich a dit :

Salut Philippe,
Frantz Petrich, Lycée Carnot vraisemblablement 4éme,3éme ou seconde c, (classe avec Cordel, Bignon)

J'ai regardé quelques débats ou émissions sur LCP...Quoi de neuf depuis 38-40 ans ?

A bientôt,
Frantz

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