lundi 3 juillet 2006

Sur le football et la démocratie d’opinion, Cannes et Joe la Pompe

Depuis six mois, nous essayons de mettre à jour les ravages de ce qui éclôt d’une manière jusqu’à maintenant jamais vue, la démocratie d’opinion. Elle nous massacrera et nous dévorera tels les termites de Kundera, si l’esprit de résistance ne s’éveille pas. Une semaine de coupe du monde aura plus fait pour en montrer la décadence que bien des écrits.

Pour ceux qui m’ont fait l’amitié de lire La Nouvelle Renaissance, la création de valeur est donc la résultante de la conjonction de trois états vertueux : les experts, les passeurs, les évangélistes. La thèse du chapitre concerné, le monde de l’opinion nie ces stades, les fusionne dans une confusion extrême, avec deux bras armés, les médias et la mesure de l’opinion, et deux armes, le chiffre, et la liberté d’opinion puisque toutes se valent donc sont à  respecter.

Depuis le début du mondial, le mal est à l’action et aucune des leçons de l’actualité récente ne semble capable de le freiner. Le temps est éradiqué, ce qu’un sélectionneur veut faire ne se mesure pas dans la durée, mais tout de suite. Il est expert, annonce son programme de montée en puissance. Ceci certes peut se juger, se contredire, mais sur le même terrain, celui de la durée. Or, on va jouer à un jeu que nous connaissons désormais, celui de la création de réalité et celui du refus de prendre en compte les trajectoires. Par un sondage, on va poser une question et cette question doit faire débat dans une bulle. Peut importe la mise en perspective et l’évolution, c’est tout de suite. La négation de la trajectoire, ce sera celle d’une équipe de France qui démarre lentement, mais que l’on prépare pour les 1/8ème de finale, car c’est une équipe de trentenaire, et qu’au sortir d’une saison il est impossible de les redéfinir physiquement pour un effort fou au début du tournoi. Tous les experts sont d’accords. Mais cet accord des experts pose un problème, il demande du temps et de la tolérance de la par des commentateurs, ainsi que de faire confiance, en étant des passeurs ou des évangélistes selon nos positions dans la société. C’est insupportable pour cette société du tout, tout de suite. D’où l’erreur dramatique de jugement où l’on juge un match contre les Suisses ou contre la Corée en absolu, au lieu de le juger en relatif dans une durée.

Du coup, on crée des réalités afin d’avoir des sujets à discuter et afin de créer une bulle auto entretenue. Par ces questions qui créent de la réalité, il est donc possible de circonscrire l’évolution et d’arrêter le temps. Les questions : Franck Ribéry doit-il être titulaire pour le match contre la Corée ? La réponse sera oui. Il rate son match, on décide donc avec le même empressement qu’il doit redevenir un joker, alors qu’hier il devait être titulaire. Mais finalement il sera un titulaire contre l’Espagne et remarquable, rayé ce que l’on a dit avant. Il n’y a qu’en France que l’on peut avoir un débat sur la place de Zinédine Zidane. On va faire voter les Français sur sa titularisation après le match du Togo qu’il ne joue pas. Et il va se trouver des gens pour dire qu’il ne doit pas jouer, les mêmes qui le loueront après son match de génie contre le Brésil. Patrick Viera est médiocre en match de préparation et en début de tournoi. Les experts, le sélectionneur et les préparateurs physiques nous disent que ce n’est pas grave et que tout est fait pour qu’il soit à l’heure en forme. On sonde les Français, il ne doit pas jouer bien sûr, et le voilà meilleur demi défensif du tournoi. C’est insupportable. On se retranche derrière le « Ah en France, il y a soixante millions de sélectionneurs ». Non, c’est le symptôme d’une époque qui brouille tout, refuse l’expertise car elle impose la mise à distance et l’acceptation de ses limites. Dans une société où nous l’avons vu dans un post récent, il faut avoir sa place en concurrence avec les autres, dans une société où la frénésie identitaire est telle, il faut juger de tout et ne déléguer à personne. On retombe sur Ségolène Royal, qui flatte cette pente en parlant de citoyen expert, et Laurent Fabius qui est marginalisé car il en appelle au primat du politique.

Nous avons parlé de Kundera et de l’Art du roman, j’ai reçu beaucoup de mails sur cette notion d’élite, que dit-il des médias dans ce livre, il y a pourtant vingt ans ? Il parle des agents de la simplification et de la réduction qui amplifient et canalisent ce processus de réduction. Il faut distribuer des clichés simplistes, partout, dans la même forme de style, de vocabulaire, afin que chacun puisse les faire tourner et s’en nourrir. C’est donc la notion de bulle, vingt ans avant ! On a bien là, aujourd’hui, le vacarme des réponses par le sondage, une réponse simple et précise, qui ainsi précède la question et l’exclut. L’esprit des lumières, c’est la continuité et la complexité. Aujourd’hui plus rien n’est une œuvre, donc quelque chose destinée à durer, à joindre le passé et l’avenir, mais événement d’actualité. Un geste sans lendemain. Cette coupe du monde est pleine d’opinions sans lendemain. Elle est pleine d’actualités, d’événements. Cette opinion, donc, forme de pensée imparfaite disait Parménide.

Cannes, jamais sans doute, le résultat ne nous a semblé si loin de la réalité que vit notre monde et nos clients. Pourtant cet événement est indispensable. Il faut donc organiser sa mue de festival de la publicité en festival de la création publicitaire. Il faut ainsi nous débarrasser du débat de l’efficacité des campagnes et des deux camps, celui des responsables et des irresponsables. En assumant le débat de la création, on devient plus serein. Il s’agit bien de déplacer les frontières du langage, de la représentation, des symboliques. On peut dès lors accepter les campagnes à très petit budget médias dirons-nous, pour ce qu’elles font avancer globalement le métier. Dans un festival de cinéma, on ne juge pas les films au prisme du nombre d’entrée qu’ils feront. Débarrassons-nous de cela afin de relancer ce festival et de lui donner un élan sans limite.

Joe la Pompe. J’ai enfin eu l’occasion de visiter ce site. Comment sommes-nous tombés si bas ? Dans quel état sommes-nous en tant que métier pour qu’une telle chose puisse exister et qu’un grand magazine dirigé par quelqu’un que j’adore puisse reprendre ce site ? Tout est faux dedans et son forum est une ignominie. Le présupposé La Pompe est faux. West Side Story ne peut exister parce que c’est Roméo et Juliette ? Heidegger ne peut exister parce que c’est un saut à pieds joints sur un tremplin Grec ? La création publicitaire est une création commerciale. S’il est acquis qu’un modèle publicitaire a marché quelque part, le reprendre pour qu’une vente se fasse ou qu’un adversaire soit bloqué, c’est l’art de la guerre selon Clausewitz ! Quand nous avons lancé Actimel en France, nous avons repris le mix marketing de Yakult au japon. Ceci les empêche d’entrer, c’est génial. Nous parlons de Cannes, justement, Napoléon à Austerlitz enfonce les Russes et les autrichiens en pensant à Hannibal à Cannes vingt siècles plus tôt. Comprendre la notion de créativité, c’est relire comme nous l’avons déjà fait ici Thomas Kuhn, et revisiter sa notion de paradigme. La vérité existe, mais elle est relative au système dont elle fait partie. Un paradigme, s’obtient quand un système gagne à lui dans un temps donné, la quasi-totalité d’une communauté scientifique. Le paradigme de la création publicitaire existe. Nous créons, encadrés par les cahiers de tendance, la mode et les pensées dominantes. Les produits convergent, ainsi que les innovations. Les créations aussi, c’est inévitable.

Et puis quand on a deux notions de psychanalyse, on sait que toute sa vie n’est faite que de dépassement de ce qui existe en l’habillant, puisque nous ne sommes que ce que nous avons acquis dans notre cerveau. J’imagine ces procureurs aux petits pieds, si rapides à dégainer La pompe, ayant toute la collection d’Archives et Schotts dans leur bureau. Car pour savoir qui a pompé, il faut donc être un exégète de ces créations. Si on l’est, peut- on créer indemne ? Ils sont risibles de médiocrité. Joe la Pompe, ensuite, c’est un forum. J’ai appris qu’une amie, responsable des RP d’une grande agence avait couché avec son directeur de création démissionnaire, ce qui est faux d’ailleurs, et cela eusse été vrai, n’était après tout que leur histoire, et j’ai lu aussi des choses sur quelqu’un qui m’est si proche. Et là, la nausée me prend. Je n’ai pas connu mes grands parents maternels, parce que, bien caché derrière son anonymat, quelqu’un, les a dénoncé à la Gestapo. J’ai été élevé par un père responsable des FTP dans le Limousin et par une mère qui livrait des médicaments dans les prisons aux prisonniers, avec des armes planquées sous son panier, sous des médicaments, protégée par sa blondeur et le sourire d’ange de ses seize ans. Dans la résistance, on avait trois mois d’espérance de vie, mes parents sont des miraculés. Alors ces discours anonymes, ces dénonciations me font vomir et ceux qui s’y emploient ne se rendent pas compte de ce qu’ils perpétuent symboliquement.

Philippe Lentschener, le lundi 3 juillet 2006.

Posté par le 3 juillet 2006
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[+/-]  Le 13 juillet 2006 - 8:51 Beaucour julien a dit :

Monsieur,

Durant la coupe du monde, des "tribunaux médiatiques" se sont formés pour juger joueurs et sélectionneur, ne leur donnant aucun droit de réponse et les condamnant d'avance pour n'avoir pas suivi la voie de l'opinion.
Mais s'agit il uniquement de football?
Le nombre croissant de sondage sur tout et son contraire, me laissent penser que nous ne vivons plus dans une démocratie du peuple mais du publique.
Nos hommes et femmes politiques eux aussi tombent dans ce travers: plutot que de réfléchir, plutot que de trouver des solutions, ils cherchent à s'abriter derrière l'opinion publique. Certains publient leurs programme dont la seule originalité vient de ce qu'ils ne l'ont pas écrit, mais l'ont fait écrire comme un journal ouvert. Quel type de programme peut en découler? Seront ils liés à ce programme, qui n'est pas le leur?
Ne suis je pas en droit d'attendre de mes représentants, qu'ils me proposent une vision novatrice du monde, issue de leur expérience et qu'ils s'engagent à mettre en oeuvre?
Il semble que cette vision ne soit plus qu'un exercice de chiromancie.
Pour conclure, sur cette coupe du monde, l'attitude du sélectionneur prouve si c'était nécessaire que l'avis de la majorité ou pire l'idée que les media peuvent sans faire et loin d'avoir toujours raison.
Esperons que nous représentants politiques puissent s'en souvenir.