mardi 19 septembre 2006

Sur Lens, Laurent Fabius et le principe du réel

Cet été, les chaînes d’actualité nous ont gâtés. Toutes les universités d’été retransmises, ce week-end, la fête de l’humanité et le grand oral des socialistes à Lens.

L’espace public de Kant est de retour. Pour notre bien à tous. Le concept de réel s’est réimposé le temps d’un week-end sur celui du possible pour notre bien à tous.

Dans son opuscule sur ce que sont les lumières, Kant nous parle de ces esprits éclairés qui doivent faire preuve de pédagogie et de conviction, en échangeant. Ce faisant, ils donnent une publicité à leurs débats. Le mot publicité fait avec Kant son entrée dans le paysage intellectuel moderne. Il s’agit bien de mettre à la disposition de tous, les idées, afin que l’on s’en empare et que les hommes prennent possession de leurs raison et s’élèvent, sortent de cet état de minorité dans lequel ils sont. Jamais ces mots n’auront été plus actuels. A l’heure où on ne nous vend que du possible, à travers des icônes sur papier glacé, à l’heure où seule la sensation compte, sont venues les universités d’été, est venu Lens.

A Lens, Ségolène a parlé. Pas mal d’ailleurs. Plutôt même remarquablement. Mais un papier écrit et une performance de présentation, nous savons dans nos métiers ce que cela représente. Le vrai sujet, c’est ensuite, le débat, les questions, la contradiction. Là, elle ne fut pas mauvaise, mais juste normale. Sur le fond, elle raya la carte scolaire du paysage. Le débat n’est pas de savoir si c’est juste ou faux. Le débat est dans le curieux décalage entre un discours structuré en trois parties sur le projet socialiste et des réponses aux questions en contradiction. Là, il y a tromperie pour ceux que cela intéresse.

Je suis resté rivé devant ma télévision, c’était formidable. Jack Lang s’est écroulé. Et oui, le journal on maîtrise, mais la salle, la tribune, le micro. Empoulé, gêné, compliqué sur le fond, peu lisible, il fut médiocre. Jospin fut ce qu’il est, sévère, bon, crédible, pas enthousiasmant. Martine Aubry confirma qu’elle n’y croit pas elle-même, qu’il s’agit de positionnement interne. Strauss-Kahn montra que la dernière marche, c’est difficile, que l’on peut être brillantissime ministre et intellectuel novateur, mais là il s’agit d’un chef d’état à élire.

Et vint Laurent Fabius. Une salle ennemie, acquise à Ségolène Royal, fut soulevée, emportée par une compétence, un allant, un brio, une solidité, un fond inimaginables. Avec François Bayrou aux universités d’été de l’UDF, ce furent les interventions de l’été. Et on se prend à être furieux et plein de haine contre les médias qui nous ont sorti du paysage quelqu’un parce qu’il fallait faire entrer quelqu’un d’autre. Le Parisien Dimanche le note 17/20, Anita Hausser sur LCI se dit estomaquée, ITV repasse en boucle les interventions de celui qu’ils ignoraient. Le Journal du Dimanche le dit vainqueur du débat. Mais ne le connaissaient-ils donc pas ? Parce que sociologiquement ils ont fait le choix du renouvellement, faut-il rayer d’autres ? La semaine dernière B. Kouchner fit le grand jury RTL, France Culture, le JDD, au nom de quelle représentation ?

François Bayrou, on a souligné le discours, il fallait bien, retransmis en direct il fallait le commenter, mais qui a souligné le niveau formidable de son discours à l’assemblée, l’érudition, le contenu. Laurent Fabius, lorsqu’il explique, éclaire son parcours comme hier, est incontournable et le concept de renouvellement bien peu solide intellectuellement. Sans rentrer dans des considérations trop doctes, la philosophie, si elle tourne autour des rapports du corps et de l’esprit, tourne aussi sur le rapport entre le possible et le réel. Lens nous a ramené dans le réel. On peut penser à juste titre qu’il y aura toujours plus de possible que de réel dans la société et que seul le possible nous ouvre l’horizon de la pensée, mais ces choses furent-elles pensées pour une démocratie d’opinion ?

Par Philippe Lentschener, le mardi 19 septembre 2006.

Posté par le 19 septembre 2006
Société
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[+/-]  Le 19 septembre 2006 - 14:01 ROland a dit :

On ne peut pas mettre François Bayrou et Laurent Fabius sur le même plan : le revirement communicationnel à gauche toute de Laurent Fabius, son intervention au journal de 20h pour résumer sa philosophie à +100€ demontrent que François Bayrou lui s'inscrit dans le long terme et surtout l'honneté et le courage (de dire les choses et les dire avec des mots de plus de deux syllabes).

[+/-]  Le 19 septembre 2006 - 19:26 Matteo a dit :

Quelle est cette chanson de Roland? Passons.
Merci Sieur Lentschener pour ce bol d'air. Tu as raison de saluer le retour du réel. Malheureusement la construction médiatique de la réalité est elle aussi bien réelle.

Mais, Fabius a encore une chance: il peut instrumentaliser la pensée médiatique. Celle-ci est binaire (le piercing c'est bien/le piercing c'est mal; pour le percing/contre le piercing...). S'il arrive à remplacer l'affrontement annoncé Sarko/Ségo par un Lolo/Ségo il peut encore gagner les primaires.
Je ne sais pas si tu as vu cette histoire "Voici", elle va dans le même sens: les médias vont réussir à sauver Fabius. Ironie bien réelle.
Salutations

[+/-]  Le 20 septembre 2006 - 9:48 Genevois/Eric a dit :

On peut difficilement remettre en cause le talent de Fabius.
Mais dans la tension compliquée et mutuellement profitable entre le possible et le réel se glisse en interstice la question de la sincérité (et la crédibilité de cette sincérité...). Parce qu'elle est le gage et le vecteur de ce passage vertueux et efficace de l'un à l'autre.
Or, Fabius aura du mal à faire oublier ses dissonances sur l'Europe. Sans parler de ce contraste indélébile qui jure entre son essence et son positionnement...

[+/-]  Le 26 septembre 2006 - 13:51 anais a dit :

Possible ? Réel ? Je ne vois ici que des nuances de forme ! Fabius sera-il meilleur que Ségo ? Bayrou emergera-t-il ? Pierre, Paul, Jacques...et finalement Jean-Marie !

Je trouve qu'on s'attarde une fois de plus sur des enjeux de personnes alors que le sort de la France sera déterminé par des idées. Les idées, pour le moment, radicales d'une droite Sarkoziste de plus en plus dure, les idées populistes et xénophobes d'un LePen de plus en plus sûr de lui, et on le comprend, mais qu'en est-il des idées de gauche ?

A l'heure où la droite et l'extrême droite ont su brillament implanter des messages simples dans la têtes des français, la gauche et le centre s'enlisent à déterminer un "qui" plutôt qu'un "quoi". Est-ce que Ségolène est une idée par elle-même ? Et si oui, laquelle ? Une femme, est-ce là la seule idée de gauche ? Fabius, Strauss-Kahn et autres ne font que s'imposer en alternative plus sérieuse alors qu'un Sarkozy impose toujours plus fort son message de rigueur et d'autorité. N'y-a-t il plus aujourd'hui de message fort de socialisme et d'humanité ? Bayrou quand à lui, imite pâlement un Le Pen des années 90 en prenant sa place dans les pseudo victimes des média. Et on se complait tous à suivre ce combat des chefs ridicules alors qu'on voudrait élire des idées généreuses et heureuses qui ne viennent, elles, par aucune voie réelle ou possible.
Ce que l'on voudrait tous, je crois, c'est le retour du concrêt.

[+/-]  Le 26 septembre 2006 - 15:53 Hannah a dit :

Anaïs, Philippe,
Pardon, mais Bayrou en "pâle figure du Le Pen des années 90", je fais gloups, je m'étouffe, je proteste.
Le seul qui parle vrai, qui parle de fond, qui parle d'idées, c'est lui (cf hier soir sur france inter).
Ras le bol qu'on passe sur lui comme s'il n'existait pas, comme s'il ne comptait pas. Lui c'est du réel, du possible.
Pas de guerre des chefs au centre : le chef, c'est lui.
Il est l'alternative. J'y crois... et depuis belle lurette.
Philippe, parlez-nous du fond et pas de vos analyses de communiquant. Même si c'est le fond de commerce de la pub, parlons un peu des choses sérieuses car, comme le dit l'adage "peu importe le flacon (ségo, sarko,...) pourvu qu'il y ait l'ivresse (les idées, l'élan, l'optimiste, l'energie)
bien cordialement,

Hannah

[+/-]  Le 27 septembre 2006 - 13:58 anais a dit :

Hannah, je suis d'accord avec toi et mon parralèle avec Le Pen n'était bien sûr qu'en rapport direct avec ses plaintes successives d'être délaissé par les médias. Je ne parlais pas du fond de son discours, auquel j'adhère comme toi, mais qui n'intéresse absolument aucun des grands médias élécteurs. Pourquoi ? parce que Bayrou n'est pas un orateur, pas un bagarreur ni même un personnage. Il est un cerveau, une idée mais dans l'arêne des gladiateurs politiques il n'a aucun charisme et la foule ne daigne pas le regarder. Pour gagner les faveurs de la plèbe, il faut savoir manier le verbe comme une épée. Incisive, agressive et tranchant en revers sinon dans le dos pour avoir le dessus sur ses adversaires. Les médias adorent ce spectacle, ce réel, et la foule applaudit quand la tension monte et que le sang gicle. Regarde Sarko, regarde Sego et leurs lieutenants n'avoir qu'à la bouche le mot victoire et n'argumenter dans les débats que sur les faiblesses du camp adverses comme si le négatif de l'autre se transformait en positif de soi.

Alors Hannah, je pense qu'il faudrait que françois continue à réfléchir absolument ; mais qu'il faut à l'UDF, un vrai champion, au sens chevalier du terme. Malheureusement.

[+/-]  Le 28 novembre 2010 - 11:30 benhacene abdelouahab a dit :

Les grands "spécialistes" de la co présentent leurs analyses sous des airs de "scientificité"
alors qu'en fait ils essayent par ces artifices de cacher leur affinités tout bêtement affectives émotionnelles ou d'intérêt matériel
alors je conseille aux lecteurs d'appliquer le bon principe neetscheen :qui parle ?
avant et après la lecture .Pourquoi celui qui parle dit ceci ou cela ?quel est son intérêt propre ? ETC.

[+/-]  Le 28 novembre 2010 - 11:30 benhacene abdelouahab a dit :

Les grands "spécialistes" de la co présentent leurs analyses sous des airs de "scientificité"
alors qu'en fait ils essayent par ces artifices de cacher leur affinités tout bêtement affectives émotionnelles ou d'intérêt matériel
alors je conseille aux lecteurs d'appliquer le bon principe neetscheen :qui parle ?
avant et après la lecture .Pourquoi celui qui parle dit ceci ou cela ?quel est son intérêt propre ? ETC.

[+/-]  Le 28 novembre 2010 - 11:30 benhacene abdelouahab a dit :

Les grands "spécialistes" de la co présentent leurs analyses sous des airs de "scientificité"
alors qu'en fait ils essayent par ces artifices de cacher leur affinités tout bêtement affectives émotionnelles ou d'intérêt matériel
alors je conseille aux lecteurs d'appliquer le bon principe neetscheen :qui parle ?
avant et après la lecture .Pourquoi celui qui parle dit ceci ou cela ?quel est son intérêt propre ? ETC.