mardi 17 octobre 2006

Sur le langage aux Etats-Unis et une présidentielle « business as usual »

C’est bien de passer quelques jours aux Etats-Unis pour une réunion, on observe et l’on voit que si eux c’est eux, et nous c’est nous, nos langages sont du coup très différents ; et nos modes de questionnement, de présentations sont représentatifs des cultures que nous vivons. Au cœur de cela, l’Upspeak, le self positionning, l’échange d’informations.

L’Upspeak, c’est quoi ? C’est la conséquence des séries américaines et des jeux vidéo sur les enfants et les jeunes adultes. L’expérimentation est la règle, le tâtonnement, l’approche sensitive, l’exploration, on avance dans la vie comme sur un écran. Alors quand on parle, on se protège, on n’affirme pas, on ouvre tout le temps par une question. Une question très ouverte qui n’attend pas forcément de réponses, l’important est que le jeu social continue, le langage c’est une grande manette de console.

C’est Friends, Sex and the City, parler c’est communiquer, ce n’est pas affirmer. Nous avons déjà bien investigué ici la post-modernité, un pas de plus est franchi avec cette forme de langage qui nous arrivera sans aucun doute. J. Rifkin en a tiré des conclusions dans "l’âge de l’accès". Pour lui, ce langage est l'indice que la subjectivité des ados américains est relationnelle avant d'être identitaire. Je suis car je ne brise pas le lien. M’affirmer, c’est prendre le risque de distendre le lien. Dans l'âge industriel, on est face aux pensées ou aux objets pour s'y heurter ou pour les questionner, ou les dominer. On les comprend, on veut les transformer par le travail et la volonté. Dans un âge de l'accès, c'est l'entrée en relation qui détermine la conscience, c'est le niveau de ses relations. Conséquence des réseaux : dans un réseau, une position n'a de réalité que par rapport à l'agencement de toutes les autres.

Il faut commencer par être au monde sur la modalité de l'ouverture et de "l'inter-quelque chose". Voilà ce qui nous attend, une perte de subjectivité folle et une dépendance au regard des autres. Et tout ce que nous écrivons et discutons ici prend encore plus de sens, les gens qui se construisent comme des marques, le passage de l’individu à la personne, etc. Aucune décision n’est anecdotique dans cette société post- moderne, TF1 qui supprime le film du dimanche soir pour les remplacer par des séries ! Anecdote économique ? Non, reliez cela à l’Uspeak, il y a autant de différences entre un film et une série qu’entre de la littérature et de la lecture. L’un a sa narration et sa subjectivité qui conduit à de la personnalité, l’autre….

Parler avec les adultes, en réunion, c’est autre chose encore. Mais, c’est en droite ligne. Deux choses qui m’ont tant frappées. La première, les Européens échangent des opinions, les Américains des informations. Du coup, les Européens apparaissent comme difficiles et non consensuels. Les Américains nous apparaissent comme creux. Le débat est impossible, nous voulons avoir raison pour que des prises de décisions soient actées et que l’on démarre de là. Eux veulent avancer et ne pas briser le consensus. Autre chose, quand ils parlent, ils ont le besoin de s’ancrer biographiquement parlant. Ils doivent nous dire d’où ils parlent, ce qu’ils ont fait et avancent un CV avant d’affirmer. Cela nous parait juste vulgaire. Pour nous, l’idée est plus forte que le curriculum.

Dans nos cultures, l'abstraction, l'accès à l'abstraction, reste un privilège de classe. On ne biographise pas son propos en public ou, si on le fait, c'est juste pour illustrer, ce n'est pas considéré comme un argument. Tout le contraire dans une conception américaine du leadership et de la prise de parole, dans laquelle le vécu vient accréditer les choses et crée la position. Chez eux, le testimonial est toujours plus fort que la prétention à l'universel. Un Américain d'origine "Irish" depuis 5 générations continuera de se dire "I'm Irish", alors que chez nous l'appartenance se réalise par effacement de l'origine, par refondation dans la citoyenneté. Il n'est jamais contradictoire pour un américain de se dire à la fois citoyen et membre de telle communauté, au contraire : devenir le porte-parole de sa communauté est l'acte citoyen le plus abouti.

On se prépare… ?

Autrement business as usual, Ségolène a décidé que ne pas avoir d’avis sur la Turquie et avoir celui du peuple de France, voila. Elle s’est faite par contre bien filmer sur le bateau de Maud Fontennoy, c’est plus important. La déculturation politique est à son comble, elle était le premier soutien de JF Copé aux régionales d’Ile de France. Elle dit vouloir se réserver le droit de ne pas aller aux débats du PS. Bref, fébrilité et cracus nerveux. Le lapin pris dans les phares ?

Tout est dans tout, Ségolène c'est de l'Upspeak : "Mes idées sont les vôtres", je ne propose pas, je ne rompt jamais l'être que j’ai crée en étant en relation avec vous.De l’autre coté, Nicolas Sarkozy fait le discours sur les entreprises que la gauche ferait, il déclare que les taxations devraient être modulées si les entreprises augmentent les salaires. Il se contredira ensuite bien des fois par rapport à son discours de l’université d’été du MEDEF. Avancer politiquement au rythme des sondages, crée la perversion du politique.

Dernier point, le commentaire que personne n’a eu dans aucun journal, là encore à mettre en ligne avec ce que nous commentons ici. Une dépêche AFP énonce la chose suivante :

12/10/06-19h02. Priorité 3. Sondages : la commission "relativise la pertinence" des enquêtes sur le PS. La commission des sondages, organisme national chargé du contrôle des enquêtes d'opinion, a invité jeudi à relativiser la pertinence et la signification des sondages" auprès des sympathisants PS, publiés dernièrement. Dans un communiqué, la commission rappelle que la présentation du sondage doit insister sur la prudence avec laquelle il doit être interprété. La commission affirme d'autre part que "lorsque les résultats sont établis sur la base d'échantillons ou de sous-échantillons à la taille particulièrement réduite, la publication des résultats obtenus doit indiquer qu'il convient de les interpréter en tenant compte de la marge d'incertitude importante qui les affecte. Ces observations conduisent à relativiser la pertinence et la signification des sondages déjà publiés. La commission rappelle aux instituts et aux organes de presse qu'ils sont tenus, pour les enquêtes à venir, d'en tenir le plus grand compte" écrit-elle.

Vous l'avez lu quelque part ?

Sans commentaire.

Par Philippe Lentschener, le mardi 17 octobre 2006.

 
Posté par le 17 octobre 2006
Société
Lire les commentaires > Commentaires : 5

> Poster un commentaire

[+/-]  Le 18 octobre 2006 - 13:15 françois detrème a dit :

Bonjour, votre ami Laurent n'aurait- il pas raté le coche hier ?
Ce genre d'exercice n'est pas pour lui. Il est fort dans la bagarre, là c'est un concours de grand oral. 10 questions à apprendre par coeur, Ségolène fut très bonne non ?

[+/-]  Le 18 octobre 2006 - 18:14 katsumoto a dit :

Philippe, je suis d'accord avec vous sur votre analyse des différences d'expression entre Américains et Européens. Etant l'un de vos confrères, je suis aussi très friand de néologismes anglophones très fun, très amusants et qui présentent très bien devant des clients. Cependant l'Upspeak, de par la définition que vous en donnez me donne plutôt envie d'adopter un ton plus dramatique : Il est vrai que les Etats-Unis sont un pays d'ordres et de process où chacun à un rôle bien défini. Cette fourmilière géante de plus de 300 millions d'habitants ou "you do what you're supposed to do" sera aussi je le crois, le tombeau de la démocratie. Un pays qui se résume à un partage d'informations validées par le cursus le plus haut n'a effectivement plus de place pour l'opinion. Ce qu'il y a d'"amusant" c'est d'observer les marginaux de l'oncle Sam. Perçus comme marginaux par leur compatriotes alors qu'ils sont simplement sincères, spontanés, libres de penser et nous, de la vieille Europe, on se prend à leur trouver un petit air de famille. Alors quand je vois mon petit Sarko, après son coup de karsher mensuel en banlieue, tendre si fièrement la main à Bush en présentant le pays de l'oncle Sam comme un exemple, j'imagine alors la France d'après, une France where you do what you're supposed to do, une France d'ordre régie (droite oblige) par les cursus les plus hauts, une France où se taire et sourire serait un devoir, une France enfin soumise au grand frère Américain et abandonnant enfin sa culture révolutionnaire si choquante et si incontrôlable, une France formatée... et je trouve Upspeak moins fun tout d'un coup !

[+/-]  Le 3 novembre 2006 - 10:16 Dayre Emmanuel a dit :

FELICITATIONS !!!!!!!

[+/-]  Le 7 novembre 2006 - 13:53 Hannah a dit :

C'est vraiment très agaçant... plus aucune note depuis presque un mois !
Vos réflexions manquent à vos lecteurs !

Revenez !


[+/-]  Le 8 novembre 2006 - 12:13 katsumoto a dit :

Pour info Hannah, si vous n'êtes pas du métier. Philippe vient de prendre la présidence de Publicis...ca monopolise un peu la réflexion.

Cordialement;

Katsumoto